En janvier 1889, Piazza Carlo Alberto, à Turin, un homme vit un cocher battre un cheval, traversa la place en courant, jeta ses bras autour du cou de l’animal, et s’effondra. Il avait quarante-quatre ans. Il n’écrivit plus jamais une phrase destinée à la publication, et vécut onze années de plus sous la garde de sa mère puis de sa sœur, largement silencieux.
L’histoire n’est peut-être pas vraie. Elle ne figure dans aucun témoignage contemporain, et tout son poids repose sur un unique entretien de presse donné onze ans plus tard par l’homme qui lui louait sa chambre. Elle s’est pourtant attachée à lui de façon permanente, et il vaut la peine de comprendre pourquoi. Elle montre l’homme qui avait passé une décennie à attaquer la pitié, défait par la pitié, au moment précis où son esprit vacillait. La tradition voulait cette ironie assez fort pour la conserver, qu’elle se soit produite ou non.
Sa vie productive dura environ quinze ans. La partie qui compte en dure dix. Dans cette décennie, il produisit une œuvre qui rendit substantiellement plus difficile, pour les Européens instruits, de croire que leurs convictions morales allaient de soi - puis il resta silencieux onze ans pendant que sa sœur réarrangeait ce qu’il avait laissé.
Le fils du pasteur
Il naquit le 15 octobre 1844 à Röcken, en Saxe prussienne, dans une famille de clergé luthérien des deux côtés. Son père Carl Ludwig, pasteur, mourut en 1849 de ce que les médecins appelaient un ramollissement du cerveau, quand Friedrich avait quatre ans. Son frère cadet mourut six mois plus tard. Le foyer qui l’éleva ensuite se composait de sa mère, de sa sœur Elisabeth, de sa grand-mère et de deux tantes.
C’était un enfant dévot et d’un sérieux troublant, surnommé « le petit pasteur » pour le sérieux avec lequel il récitait les Écritures. À quatorze ans il entra à Schulpforta, le pensionnat classique le plus exigeant d’Allemagne, et y reçut la formation qui détermina tout ce qu’il fit ensuite : la philologie - la discipline technique consistant à établir ce qu’un texte ancien disait réellement, et ce que ses mots signifiaient réellement pour ceux qui les employaient.
Cela compte plus que n’importe quelle influence. La méthode de Nietzsche, pour le reste de sa vie, est une méthode de philologue appliquée à la morale. La méthode prend un mot, bon, mauvais, faute, devoir, et ne demande pas ce qu’il signifie, mais d’où il vient, qui s’en servait, et ce que ces gens voulaient en s’en servant.
À Bonn puis à Leipzig, il abandonna la théologie, ce qui provoqua une rupture durable avec sa mère. Dans une librairie d’occasion de Leipzig, en 1865, il trouva Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer et le lut, de son propre aveu, dans une sorte de fièvre. Schopenhauer lui donna la volonté comme réalité sous-jacente et le monde comme fondamentalement dépourvu de but. Nietzsche garda le diagnostic toute sa vie et finit par en rejeter le remède : là où Schopenhauer concluait que la seule réponse décente était de renoncer à la volonté, Nietzsche en vint à penser que cette conclusion était elle-même la maladie.
Il y eut, entre-temps, une année de service militaire, et elle se passa mal. Il servit dans un régiment d’artillerie prussien à Naumburg à partir de l’automne 1867, et en mars 1868, en montant à cheval, il se heurta la poitrine contre le pommeau et se déchira deux muscles du côté. Il fut incapable de marcher pendant des mois. C’est la première entrée d’un dossier médical qui ne se refermera plus jamais.
En 1869, sur la foi de ses articles philologiques publiés et de l’extraordinaire recommandation de Ritschl, Bâle le nomma professeur de philologie classique. Il avait vingt-quatre ans, n’avait pas achevé de doctorat, et Leipzig lui en décerna un sans examen. Prendre une chaire suisse signifiait renoncer à sa nationalité prussienne ; la révocation est datée du 17 avril 1869, il n’en reprit jamais d’autre, et il resta officiellement apatride le reste de sa vie. L’homme qui écrivit le plus sévèrement sur le nationalisme allemand ne détenait le passeport d’aucun pays.
Il retourna bien à la guerre. En août 1870 il quitta Bâle pour servir comme infirmier militaire durant la campagne franco-prussienne, passa des semaines auprès des blessés et des mourants, et en revint avec la diphtérie et la dysenterie. Il avait vingt-cinq ans, et à partir de ce moment les intervalles de bonne santé ne dépassent plus jamais quelques mois.
Wagner, et la première rupture
À Leipzig il avait rencontré Richard Wagner, plus âgé de trente et un ans et alors la personnalité artistique la plus dominante d’Europe. Pendant trois ans, Nietzsche fut effectivement un membre du foyer wagnérien de Tribschen, sur le lac au-dessus de Lucerne, et ce fut ce qui ressembla le plus à un foyer pour lui à l’âge adulte. Il y avait sa propre chambre, y passait Noël, et y rendait des services d’un genre qu’un jeune professeur aurait pu juger indignes de lui.
La Naissance de la tragédie (1872) sortit de ce cercle. Le livre soutient que la tragédie grecque naquit de la collision de deux forces - l’apollinien, qui est forme, individuation et beau rêve, et le dionysiaque, qui est ivresse, dissolution et terrible vérité sous-jacente - et que les Grecs n’atteignirent pas la sérénité en évitant l’horreur de l’existence mais en lui faisant face et en la transfigurant en art. Puis Socrate arriva, fit de la raison la valeur suprême, et tua la tragédie en exigeant que le monde fût explicable.
Le livre n’a pas de notes de bas de page et se lit comme un manifeste. Il se termine en proposant le drame musical de Wagner comme la renaissance du tragique. L’établissement philologique le détruisit. Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, alors jeune savant et plus tard le plus grand helléniste de son époque, publia un pamphlet intitulé Zukunftsphilologie! qui démonta le livre ligne à ligne, sur pièces, et la carrière universitaire de Nietzsche s’acheva pour l’essentiel à vingt-sept ans. Erwin Rohde le défendit, Wagner écrivit une lettre ouverte en son soutien, et rien de tout cela n’aida. Les étudiants cessèrent de s’inscrire.
L’amitié se défit par étapes plutôt qu’en une seule scène. En 1877, alors que la santé de Nietzsche s’effondrait, Wagner écrivit en privé à son médecin, Otto Eiser, en avançant que le trouble venait d’une masturbation excessive. Eiser rapporta à Nietzsche ce que son ami avait écrit. La fureur de Nietzsche devant cette trahison est documentée, et Eiser lui-même situa plus tard la rupture au moment où il remit la lettre.
En 1876, au premier festival de Bayreuth, il en avait assez de la foule, du nationalisme allemand, des mécènes, et de Wagner lui-même. En 1878 les deux hommes échangèrent des livres, le livret de Parsifal dans un sens et Humain, trop humain dans l’autre, et ils ne s’écrivirent plus jamais. Humain, trop humain est dédié à la mémoire de Voltaire pour le centenaire de sa mort, ce qui était, pour un recueil d’aphorismes, une déclaration d’allégeance aussi claire que possible. Parsifal, l’opéra chrétien de Wagner, Nietzsche le lut comme une capitulation devant tout ce qu’ils avaient méprisé ensemble.
Il ne se remit jamais tout à fait de cette perte. Wagner mourut en février 1883, alors que Nietzsche achevait la première partie de Zarathoustra, et il est présent, généralement pour être attaqué, dans presque chaque livre écrit ensuite. Deux des quatre derniers lui sont consacrés : Le Cas Wagner et Nietzsche contre Wagner, le second composé presque entièrement de passages déjà publiés, comme pour prouver qu’il n’avait jamais changé d’avis et avait seulement cessé d’être poli.
Dix ans sans adresse
En 1879, à trente-quatre ans, la maladie le contraignit à quitter Bâle. Il démissionna en juin et l’université lui accorda une pension de trois mille francs suisses par an pour six ans. Il eut des migraines qui l’aveuglaient pendant des jours, des vomissements qui duraient une semaine entière, et une vue si mauvaise qu’il ne pouvait parfois ni lire ni écrire. Il décrivait des années où il était capable de travailler un tiers des jours environ.
Avec cette pension, il devint, pour la décennie suivante, un homme sans domicile fixe : Sils-Maria, en Engadine, l’été, où la lumière était supportable et les promenades longues, et Gênes, Rapallo, Nice, Turin, l’hiver. Il écrivait dans des carnets en marchant. En 1882 il acheta une boule d’écriture Malling-Hansen, l’une des premières machines à écrire commerciales, espérant travailler les yeux fermés, et elle fut hors d’usage en quelques mois. Une bonne part de la forme aphoristique est la conséquence directe d’un corps incapable de soutenir un paragraphe.
En 1882 il rencontra Lou Salomé, intellectuelle russe de vingt et un ans, à Rome, par l’entremise de Malwida von Meysenbug et de son ami Paul Rée. Il demanda à Rée de la demander en mariage en son nom et fut refusé ; il se déclara lui-même à Lucerne quelques semaines plus tard et fut refusé de nouveau. Il avait imaginé un foyer philosophique à trois, tous trois lisant et discutant durant un hiver à Vienne ou à Paris. Ce qui subsiste de ce plan est une photographie prise dans l’atelier de Jules Bonnet à Lucerne le 13 mai 1882 : Salomé agenouillée dans une petite charrette munie d’un fouet, Rée et Nietzsche attelés. Nietzsche mit en scène la photo et l’exigea contre l’objection de Rée.
Ce qui suivit fut une humiliation, rendue permanente par Elisabeth, qui détestait Salomé et œuvra à détruire la relation, écrivant à sa mère et à la famille de Salomé jusqu’à ce que l’amitié avec Rée disparaisse elle aussi. Dans les suites de cet épisode, dans un état qu’il décrivit comme proche du suicide, il écrivit la première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra en dix jours.
Les livres vinrent vite ensuite, la plupart à ses propres frais, la plupart se vendant à quelques dizaines d’exemplaires. La quatrième partie de Zarathoustra fut imprimée à quarante exemplaires et il n’en offrit qu’une poignée, faute de trouver assez de gens capables de la comprendre. Sur les six cents exemplaires de Par-delà bien et mal, cent quatorze s’étaient vendus un an après la publication et soixante-six avaient été offerts à des journaux. Il fut, en pratique, un auteur non lu jusqu’à l’année où il perdit la raison.
La reconnaissance arriva juste trop tard pour être enregistrée. Au printemps 1888, le critique danois Georg Brandes donna un cours à l’université de Copenhague intitulé « Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche », le premier enseignement universitaire au monde consacré à un auteur vivant que presque personne n’avait lu, et il attira un public de trois cents personnes. Nietzsche, à Turin, en écrivit à ses correspondants avec le plaisir d’un homme qui a attendu quinze ans pour une seule critique.
L’argumentation
La mort de Dieu
Le passage célèbre est Le Gai Savoir §125, et presque tout ce que la lecture ordinaire en retient est faux.
Un fou allume une lanterne en plein matin et court sur le marché en criant qu’il cherche Dieu. Les gens présents, qui ne croient pas en Dieu, se moquent de lui. Il se tourne vers eux, leur dit que c’est eux qui ont tué Dieu, puis demande comment ils s’y sont pris :
Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer tout l’horizon ? Qu’avons-nous fait, en détachant cette terre de son soleil ? Vers où se meut-elle à présent ? Vers où nous mouvons-nous ? Loin de tous les soleils ? Ne nous précipitons-nous pas sans cesse ? En arrière, de côté, en avant, dans toutes les directions ? Y a-t-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L’espace vide ne nous souffle-t-il pas au visage ? N’a-t-il pas fait plus froid ? Le Gai Savoir, §125, trad. Thomas Common
Puis le fou les regarde, jette la lanterne à terre, et dit qu’il vient trop tôt : le forfait est accompli mais la nouvelle n’est encore parvenue à personne. Il va ensuite chanter un requiem dans les églises, et lorsqu’on lui demande ce qu’il pense faire, il répond que les églises sont désormais les tombeaux et les monuments funéraires de Dieu.
Trois choses ressortent d’une lecture correcte. Le passage n’est pas triomphant : l’imagerie est celle du vertige, du froid et du meurtre. Il s’adresse à des athées, non à des croyants, et la plaisanterie tient à ce que les gens qui ont cessé de croire n’ont pas commencé à en mesurer les conséquences. Et le problème n’est pas la perte d’une divinité mais la perte d’un fondement : la morale européenne fut bâtie sur l’hypothèse d’un ordre cosmique qui la garantissait, cette hypothèse a discrètement disparu, et la morale se tient toujours debout comme un bâtiment dont on aurait retiré les fondations mais qui ne se serait pas encore effondré.
Le même livre énonce le point deux fois de plus, en un langage plus plat. Au §108 il écrit que Dieu est mort, mais qu’étant donné ce que sont les hommes, il y aura peut-être encore, pendant des millénaires, des cavernes où l’on montrera son ombre. Au §343, ouvrant le cinquième livre ajouté en 1887, il appelle cela le plus important des événements récents : que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est devenue indigne de croyance, et il dit que l’événement est trop vaste pour que la plupart des gens en aient reçu la nouvelle, y compris ceux qui comprendraient aussitôt ce qui doit s’effondrer avec lui, tant on avait bâti là-dessus, par exemple toute notre morale européenne.
Son nom pour l’état qui vient est le nihilisme : les valeurs suprêmes se dévaluent elles-mêmes. Il en prédit deux siècles et se considérait comme un médecin annonçant un diagnostic, non comme un partisan célébrant une victoire.
La généalogie de la morale
La Généalogie de la morale (1887) est son livre le plus discipliné, et il fait aux concepts moraux ce qu’il avait été formé à faire aux textes. Il s’ouvre en disant que nous, les connaisseurs, nous sommes inconnus à nous-mêmes, et les trois essais tentent d’établir, par des preuves, d’où viennent nos sentiments les plus assurés.
Le premier essai sépare deux façons d’employer le langage moral. Dans le mode plus ancien, celui des maîtres, les forts et les florissants s’appellent eux-mêmes bons, entendant par là nobles, capables, heureux, et appellent mauvais ce qui leur est dissemblable, entendant par là commun, sans grand intérêt. C’est une auto-affirmation, et le contraste est un après-coup.
Le mode des esclaves inverse cela, et il part du ressentiment : la rancœur de ceux qui ne peuvent agir sur leur hostilité et l’exercent donc en imagination. Ici le point de départ est l’ennemi, déclaré méchant, et le bon est défini ensuite comme tout ce que le méchant n’est pas. La thèse de Nietzsche est que cette inversion fut une véritable réussite : une révolte des esclaves dans la morale, menée par des prêtres, et qui réussit si complètement que ses catégories paraissent aujourd’hui aller de soi.
Il situe le tournant décisif en un seul endroit, et c’est le passage que tout lecteur hostile a depuis exploité :
Ce sont les Juifs qui, en opposition à l’équation aristocratique (bon = aristocratique = beau = heureux = aimé des dieux), osèrent, avec une logique terrifiante, suggérer l’équation contraire, et jusqu’à la soutenir avec les dents de la haine la plus profonde (la haine de l’impuissance), cette équation contraire, à savoir : « les misérables sont seuls les bons ; les pauvres, les faibles, les humbles, sont seuls les bons ; les souffrants, les indigents, les malades, les répugnants, sont les seuls pieux, les seuls bénis, à eux seuls appartient le salut ». On the Genealogy of Morals, premier essai §7, trad. Horace B. Samuel
Ce que fait ce passage doit être lu à la lumière de ce que le même livre fait des aristocrates. Quatre sections plus loin, il les décrit comme une bête blonde de proie au fond de toute race noble, lâchée après le meurtre et l’incendie, et dit que l’on peut être parfaitement fondé à en avoir une peur permanente. La bête blonde est un lion avant d’être un Allemand, et l’adjectif appartient à l’animal, même si quelques paragraphes plus loin il écrit la bête germanique blonde, et la nuance doit alors être faite plutôt que supposée. Et la réévaluation qu’il attribue aux prêtres est, de son propre aveu, ce qui a rendu l’être humain intéressant, car avant elle nous n’étions qu’un animal bien adapté, et toute notre profondeur, notre intériorité, notre capacité à nous interroger nous-mêmes, en est le sous-produit.
Il est prudent sur d’autres points, là où ses vulgarisateurs ne le sont pas. Il décrit deux mécanismes de valorisation, non deux races ni deux classes de personnes, et il dit explicitement que les deux opèrent au sein d’un seul individu.
Le second essai fait dériver la faute et la mauvaise conscience de la dette, puisque l’allemand Schuld signifie les deux, et décrit ce qui se produit lorsqu’un animal fait pour l’errance est enfermé à l’intérieur d’une société : les instincts qui ne peuvent plus se décharger vers l’extérieur se retournent vers l’intérieur, et le résultat est une âme.
Le troisième essai demande ce que signifient les idéaux ascétiques, et aboutit à l’affirmation la plus englobante du livre : que le prêtre ascétique a donné à la souffrance un sens, ce qui fut un immense soulagement, car les êtres humains peuvent supporter la souffrance, et ce qu’ils ne peuvent supporter est une souffrance sans signification. Même l’engagement scientifique moderne envers la vérité à tout prix, soutient-il, est l’idéal ascétique sous son dernier déguisement, et il est en train de démanteler le Dieu qui l’a produit. L’essai se termine sur la phrase vers laquelle tout le livre marchait : la volonté humaine a besoin d’un but, et voudra le néant plutôt que de ne pas vouloir du tout.
Volonté de puissance et perspectivisme
La volonté de puissance est proposée comme une hypothèse sur ce que font fondamentalement les êtres vivants : non pas se préserver et non pas rechercher le plaisir, mais s’étendre, se décharger, et surmonter des résistances. Dans Par-delà bien et mal §13, il la présente comme une correction apportée à la biologie : un être vivant cherche avant tout à décharger sa force, et la vie elle-même est volonté de puissance ; la conservation de soi n’en est qu’un des résultats indirects et les plus fréquents.
Nietzsche est plus prudent à ce sujet que sa réputation ne le laisse penser. Là où il l’énonce le plus ambitieusement, au §36 du même livre, il la construit à partir d’une chaîne de conditionnels : à supposer que rien ne soit donné comme réel hormis notre monde de désirs, à supposer que la pensée ne soit qu’un rapport des pulsions entre elles, alors on aurait le droit de définir toute force active comme volonté de puissance. Cela se lit comme un philosophe exposant à quoi devrait ressembler une hypothèse, non comme un homme annonçant la structure de l’univers. Cela fonctionne mieux non comme une métaphysique que comme une question posée à toute valeur, doctrine ou institution : que fait cela pour celui qui la détient ?
Le perspectivisme s’ensuit. Il n’y a pas de regard venu de nulle part ; tout acte de connaissance se fait depuis une position, avec des intérêts. Sa formulation dans la Généalogie est précise, et ce n’est pas le relativisme auquel on la réduit trop souvent :
Il n’y a qu’un voir perspectif, il n’y a qu’un « connaître » perspectif ; et plus nous laissons d’affects parler sur une chose, plus nous savons diriger d’yeux, d’yeux différents, sur cette même chose, plus complète sera notre « notion » de cette chose, notre « objectivité ». On the Genealogy of Morals, troisième essai §12, trad. Horace B. Samuel
L’objectivité n’est pas l’absence de perspective mais la discipline d’en tenir plusieurs à la fois. La phrase qui la précède immédiatement attaque l’idée d’un sujet de connaissance pur, sans volonté, sans douleur, hors du temps, comme un œil qu’on exigerait voyant sans regarder dans aucune direction, ce qui n’est pas du scepticisme sur la connaissance mais une exigence que la connaissance soit décrite honnêtement.
L’éternel retour
Le Gai Savoir §341, que Common intitule « Le poids le plus lourd ». Un démon se glisse dans la plus solitaire des solitudes d’un homme et lui dit ceci :
Cette vie, telle que tu la vis présentement et que tu l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois, et une infinité de fois encore ; et il n’y aura rien de neuf en elle, mais chaque douleur et chaque joie et chaque pensée et chaque soupir, et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devra te revenir, et tout dans la même série et la même suite Le Gai Savoir, §341, trad. Thomas Common
Le passage continue en nommant l’araignée et le clair de lune entre les arbres, et cet instant, et le démon lui-même, tout cela revenant sans changement. Puis vient la question. L’homme se jetterait-il à terre en grinçant des dents et en maudissant le démon, ou aurait-il connu un moment prodigieux dans sa vie où il aurait appelé ce démon un dieu et dit n’avoir jamais rien entendu de plus divin.
Qu’il y ait cru cosmologiquement est discuté. Il existe des tentatives, dans les carnets, d’une preuve fondée sur une énergie finie dans un temps infini, et il n’en publia jamais aucune, ce qui est en soi une indication du poids qu’il voulait donner à la physique. Comme test, il ne prête à aucune ambiguïté, et c’est la chose la plus tranchante qu’il ait jamais conçue. La question posée n’est pas de savoir si une vie a été bonne. C’est de savoir si la vie est possédée, et si elle serait reprise.
Amor fati
Le pendant arrive en premier, en tête du quatrième livre du Gai Savoir, dans une section écrite à Gênes en janvier 1882 et intitulée « Pour le Nouvel An ». Il veut, dit-il, percevoir toujours davantage ce qu’il y a de nécessaire dans les choses comme beau, et devenir ainsi l’un de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati, l’amour du destin, sera désormais son amour. Il ne fera pas la guerre au laid, n’accusera pas, n’accusera même pas les accusateurs. Détourner le regard sera sa seule négation, et il veut être, dorénavant, seulement quelqu’un qui dit oui.
Sept ans plus tard, dans le dernier livre qu’il acheva, c’est devenu une définition :
Ma formule pour la grandeur dans l’homme est amor fati : le fait qu’un homme ne veuille rien de différent, ni en avant de lui, ni derrière lui, ni pour toute l’éternité. Ecce Homo, « Pourquoi je suis si avisé » §10, trad. Anthony M. Ludovici
La phrase qui suit dit que le nécessaire ne doit pas seulement être supporté, et ne doit en aucun cas être dissimulé, mais doit être aimé, et qualifie tout idéalisme de mensonge devant la nécessité.
Il vaut la peine de dire clairement que ces mots furent écrits par un homme dans une douleur presque constante, qui n’eut plus jamais d’emploi après trente-quatre ans, dont les livres ne se vendaient pas, qui fut refusé par la femme qu’il aimait, et qui allait perdre la raison dans l’année. Ce n’est pas la philosophie d’un homme heureux.
Ce que Nietzsche entendait par Übermensch, et les quatre choses qu’il n’est pas
Le mot apparaît dans le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra et il est annoncé plutôt que défini. Zarathoustra descend de sa montagne, dit à une foule, sur un marché, que l’homme est quelque chose qui doit être surmonté, et demande ce qu’ils ont fait pour le surmonter. L’homme est une corde tendue entre l’animal et l’Übermensch, au-dessus d’un abîme, et ce qui est grand chez un être humain, c’est qu’il est un pont et non un but.
C’est là à peu près tout le contenu positif. Nietzsche ne décrit jamais un Übermensch et n’en identifie jamais un vivant, et le terme disparaît presque des livres après Zarathoustra. Ce n’est pas une catégorie de Par-delà bien et mal, et la Généalogie emploie le mot une seule fois, en passant, pour appeler Napoléon une synthèse de monstre et de surhomme. Ce qu’il dit est négatif et cohérent, et quatre confusions peuvent être écartées à la lecture du texte.
Ce n’est pas un stade biologique. Le passage du Crépuscule des idoles intitulé « Anti-Darwin » rejette le mécanisme sans détour, et dans Ecce Homo il range le soupçon de darwinisme parmi les lectures erronées habituelles du mot. Rien chez Nietzsche ne fait évoluer une espèce vers l’Übermensch, parce que rien chez Nietzsche ne fait évoluer une espèce vers quoi que ce soit.
Ce n’est ni une race, ni une nation. Il renonça à sa propre nationalité, passa sa dernière année productive à dire que l’Allemagne était la raison pour laquelle l’Europe ne pouvait pas penser, et réserva son mépris le moins ironique aux gens qui voulaient avoir leur mot à dire sur la valeur des peuples et des races.
Ce n’est pas un idéal, au sens édifiant. Le même passage d’Ecce Homo se plaint que le mot soit compris presque partout comme une sorte d’homme supérieur, mi-saint mi-génie, ce qui est l’exact inverse de ce que pourrait signifier ce terme dans un livre écrit par l’annihilateur de la morale.
Ce n’est pas superman. La traduction de Thomas Common en 1909 employait « Superman », suivant la pièce de Bernard Shaw Man and Superman de 1903, et le mot arriva en anglais déjà attaché à la prouesse physique. L’« overman » de Kaufmann est plus proche, plus terne, et juste, parce que l’über est une direction, non une quantité. Le personnage de bande dessinée, créé en 1938, n’a rien à voir avec tout cela, et a fait plus pour fixer l’image erronée qu’aucun philosophe n’aurait pu le faire.
Un point va en sens contraire et est d’ordinaire omis par ses défenseurs. Dans cette même section d’Ecce Homo, il rapporte avoir dit à quelqu’un que l’Übermensch se trouverait mieux cherché chez un César Borgia que chez un Parsifal, et il savoure le choc de son interlocuteur. C’est une provocation plutôt qu’une définition, adressée à un lecteur qui avait fait de la figure un saint, mais c’est écrit noir sur blanc, et ce n’est pas rien.
Ce qui reste, une fois les confusions écartées, est une proposition sur ce que pourrait être un être humain après l’effondrement décrit au §125 du Gai Savoir : quelqu’un qui invente des valeurs au lieu d’en hériter, et qui n’a pas besoin d’un monde derrière celui-ci pour supporter celui-ci. Que ce soit une philosophie ou un simple espace réservé est une question légitime, et c’est celle que ses critiques ont posée avec le plus d’insistance.
Le dernier homme, et le bonheur que Nietzsche redoutait
Dans le même prologue, Zarathoustra tente une seconde approche sur la foule. N’ayant pas réussi à leur faire vouloir l’Übermensch, il leur offre ce qu’il appelle la chose la plus méprisable, l’homme qui ne peut plus se mépriser lui-même :
« Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce que le désir ? Qu’est-ce qu’une étoile ? » Thus Spake Zarathustra, prologue §5, trad. Thomas Common
Ainsi demande le dernier homme, en clignant des yeux. La terre est devenue petite, et il sautille dessus en rendant tout petit. Il a quitté les régions où la vie est dure, parce qu’il a besoin de chaleur. Il aime encore son voisin, et se frotte contre lui, pour la chaleur. Il a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit, avec le souci de sa santé. Il est habile et connaît tout ce qui s’est passé. Il a découvert le bonheur, disent les derniers hommes, en clignant des yeux.
La réaction de la foule est la plaisanterie qui porte tout le prologue. Elle interrompt Zarathoustra pour lui réclamer le dernier homme, et lui dit qu’il peut garder le surhomme.
Il vaut la peine de remarquer ce que Nietzsche place au sommet de sa liste des dangers, car ce n’est ni la cruauté ni la tyrannie. C’est le confort administré avec compétence, le contentement sans plus aucune capacité de mépris, une civilisation qui a aboli la souffrance et avec elle toute raison de devenir quoi que ce soit. Le dernier homme est la seule prédiction de Nietzsche que ses lecteurs les moins sympathisants concèdent qu’il ait peut-être eu raison de faire.
Ce que Nietzsche attaquait dans le christianisme, et le chrétien qu’il épargnait
L’Antéchrist, écrit en septembre 1888 et retenu de la publication jusqu’en 1895, est la chose la plus violente qu’il ait écrite, et sa violence est visée avec plus de soin qu’il n’y paraît d’abord.
Le geste d’ouverture du livre est une redéfinition. Est bon tout ce qui augmente le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même, chez l’homme ; est mauvais tout ce qui procède de la faiblesse. Le christianisme est alors jugé à cette aune plutôt qu’à la sienne propre, et il est trouvé être une préférence organisée pour les faibles qui a rendu deux mille ans d’Européens honteux de leur propre vitalité.
Mais l’attaque trie ses cibles. Il traite Jésus comme un type psychologique plutôt que comme un imposteur, et le traitement est étrangement tendre : un homme d’un tempérament particulier qui ne pouvait pas résister, dont la pratique était une manière de vivre et non un ensemble de croyances, et dont il dit, au §31, que c’est grand dommage qu’aucun Dostoïevski n’ait vécu à proximité pour le décrire correctement. Ce que Nietzsche méprise, c’est ce qui vint ensuite, et Paul en particulier, qu’il accuse d’avoir inventé toute la machinerie de la culpabilité, du jugement, de l’immortalité et de la récompense, et par là même d’avoir converti une manière de vivre en un système de comptes.
Cette distinction produit la phrase pour laquelle la section est retenue. À l’ouverture du §39, ayant dit que le mot christianisme est lui-même un malentendu, il écrit : au fond il n’y eut qu’un seul chrétien, et il mourut sur la croix.
La dernière section abandonne l’analyse :
J’appelle le christianisme la grande malédiction unique, la grande dépravation intrinsèque unique, l’instinct unique de vengeance pour lequel aucun moyen n’est assez venimeux, assez secret, assez souterrain, assez petit. The Antichrist, §62, trad. H. L. Mencken
Il l’appelle, dans le souffle suivant, l’unique tache immortelle sur la race humaine, et termine en proposant que le calendrier soit compté à partir du dernier jour du christianisme plutôt que du premier.
Deux réserves empêchent que cela reste simple. Il est souvent plus dur envers les héritiers libéraux modernes de l’Église qu’envers l’Église elle-même, au motif qu’un christianisme qui a discrètement abandonné sa métaphysique tout en gardant sa morale est l’arrangement le plus malhonnête des deux. Et il soutient que la conscience scientifique qui démantèle aujourd’hui la croyance chrétienne est elle-même un produit chrétien, un entraînement de deux mille ans à la véracité qui a fini par se retourner contre ce qui l’avait formé. L’attaque est une querelle de famille, et il le dit lui-même.
Ce que Nietzsche pensait de Darwin, et pourquoi il n’est pas darwinien
L’erreur est assez répandue pour mériter une section, et elle est facile à vérifier, car Nietzsche a écrit un passage portant en titre « Anti-Darwin ».
C’est le §14 des Escarmouches du Crépuscule des idoles. La fameuse lutte pour l’existence, dit-il, lui paraît davantage une hypothèse qu’un fait : elle se produit, mais comme une exception, et l’état général de la vie n’est pas le besoin mais l’abondance, voire une prodigalité absurde. Là où il y a lutte, c’est une lutte pour la puissance plutôt que pour la survie, et il ne faut pas confondre Malthus avec la nature.
Puis vient l’affirmation la plus tranchante. À supposer que la lutte se produise, son résultat est l’inverse de ce qu’attend l’école darwinienne :
Les espèces n’évoluent pas vers la perfection : les faibles l’emportent toujours sur les forts Twilight of the Idols, Escarmouches §14, trad. Anthony M. Ludovici
Ils l’emportent, ajoute-t-il, parce qu’ils sont le plus grand nombre et parce qu’ils sont plus intelligents, l’intelligence étant quelque chose qu’on acquiert en en ayant besoin. Ce n’est pas un bon argument contre Darwin, dont la théorie ne dit rien sur la perfection et ne mesure pas la force de la façon dont Nietzsche le fait ici. C’est néanmoins clairement un argument dirigé contre lui, formulé par écrit, et il écarte l’idée que l’Übermensch serait un stade de l’évolution, ou que Nietzsche ait porté le moindre intérêt à l’élevage d’un organisme supérieur. Sa querelle avec Darwin est que le monde de Darwin est trop anglais, trop prudent, et organisé autour du fait de rester en vie, ce que Nietzsche tient pour la chose la moins intéressante que puisse faire un organisme.
« Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations » : ce que Nietzsche a écrit, et où
La phrase est authentique et son statut n’est pas ce que suppose l’internet. Elle provient d’un carnet de la fin de 1886, inédit de son vivant, et elle vise une cible précise. Contre le positivisme, qui s’arrête aux phénomènes et dit que ce ne sont là que des faits, il objecte que les faits sont précisément ce qui n’existe pas, et qu’il n’y a que des interprétations. Le passage continue en disant que ce sont nos besoins qui interprètent le monde, et que chaque pulsion a sa perspective et voudrait bien l’imposer comme norme.
Trois choses s’ensuivent.
C’est une note de carnet, non une doctrine qu’il a publiée, et elle appartient au tas de matériaux ensuite compilés sous le titre La Volonté de puissance. Cela ne la rend pas inauthentique. Cela signifie seulement qu’elle n’a jamais reçu le cadrage, les réserves ou l’argumentation environnante que reçoit une phrase publiée.
Elle vise le positivisme, non la vérité. Ce qui est nié, c’est qu’il existerait une couche de fait brut, non interprété, sous nos théories, à partir de laquelle les théories pourraient être vérifiées. Ce n’est pas l’affirmation que toute version se vaut, et la même note dit que ce sont nos besoins qui interprètent, ce qui est un énoncé sur les causes plutôt qu’une licence.
Et sa position publiée, dans le passage de la Généalogie cité plus haut, va dans l’autre sens. Le remède à l’existence d’une perspective n’est pas d’abandonner l’idée d’objectivité mais d’acquérir davantage de perspectives. Une lecture qui fait de Nietzsche un relativiste doit expliquer pourquoi l’homme censé nier les faits a passé une décennie à discuter du registre historique du vocabulaire moral, en traitant les preuves comme si elles pouvaient trancher la question.
Nietzsche et les femmes, et qui prononce vraiment la phrase sur le fouet
La phrase est la dernière du chapitre « Des vieilles et des jeunes femmes », dans la première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, et elle n’est pas de Zarathoustra.
Le chapitre est un cadre. Zarathoustra rapporte qu’une petite vieille femme l’a arrêté et lui a demandé de parler des femmes, et il délivre alors une série de sentences : que la femme est une énigme dont la solution est la grossesse ; que l’homme doit être formé pour la guerre et la femme pour la récréation du guerrier ; que la surface de l’âme de la femme est un film mobile sur une eau peu profonde tandis que celle de l’homme est profonde. La réponse de la vieille femme est sèche. Elle lui dit qu’il a dit bien des choses fines, surtout pour ceux qui sont assez jeunes pour elles, et fait remarquer qu’il est étrange que Zarathoustra sache si peu de choses sur les femmes et ait pourtant raison à leur sujet. Puis elle lui offre en retour une petite vérité, en le prévenant de lui tenir la bouche fermée sinon elle criera :
« Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas ton fouet ! » Thus Spake Zarathustra, « Des vieilles et des jeunes femmes », trad. Thomas Common
Qui la prononce change ce qu’elle fait. Elle est donnée comme la riposte d’une femme, dans un chapitre dont la plaisanterie est que le prophète a été mené en bateau. Nietzsche fit aussi arranger, quelque huit mois avant d’écrire ce chapitre, une photographie de lui-même attelé devant une jeune femme tenant un fouet, ce qui suggère qu’il savait dans quel sens tranchait l’image.
Rien de tout cela n’en fait un ami de la cause. Le discours qui précède est de lui, tout comme les §§231 à 239 de Par-delà bien et mal. La section 231 ouvre la séquence en concédant qu’un penseur ne peut rien apprendre de nouveau sur l’homme et la femme, que ce qu’il a sur le sujet est un granit de préjugé inéducable, et que ce qui suit n’est donc que ses propres vérités. Il les dit tout de même. La section 232 appelle le souhait de la femme d’être indépendante l’un des pires développements dans l’enlaidissement général de l’Europe, et soutient que ce qui a jusqu’à présent contenu ses pires traits est la peur des hommes. Il prit aussi, en pratique, des femmes intellectuelles au sérieux d’une façon que sa prose ne laisse pas voir : Lou Salomé, Malwida von Meysenbug, Meta von Salis, Resa von Schirnhofer et Helen Zimmern, qui traduisit le livre outrageant pour son sexe, furent ses correspondantes et, dans plusieurs cas, ses défenseures. L’écart entre les phrases et la vie est réel, et ce n’est pas une excuse. C’est un fait sur un homme qui prenait ses préjugés pour des données.
Ce que Nietzsche devait à Dostoïevski, et ce qu’il a réellement dit de lui
Il le découvrit tard et par hasard. Écrivant à Heinrich Köselitz depuis Nice le 7 mars 1887, il décrivit cette découverte comme l’une de ces rencontres fortuites en librairie, un nom inconnu et un livre ouvert au hasard, suivis d’un instinct immédiat de parenté, exactement comme cela s’était produit avec Stendhal. Il avait pris un volume français intitulé L’esprit souterrain, qui s’avéra contenir une version des Carnets du sous-sol soudée à un premier récit, et il le lut dans une sorte d’ivresse. Il lut ensuite Souvenirs de la maison des morts, qu’il appela l’un des livres les plus humains qui existent, et Humiliés et offensés, sur la recommandation d’Overbeck.
La phrase que tout le monde cite provient du Crépuscule des idoles, écrit l’année suivante. Discutant du type criminel et de la question de savoir si la société le fabrique, il s’arrête pour créditer sa source :
Dostoïevski, qui, entre parenthèses, fut le seul psychologue dont j’eus quelque chose à apprendre : il appartient aux plus heureux hasards de ma vie, plus heureux encore que la découverte de Stendhal. Twilight of the Idols, Escarmouches §45, trad. Anthony M. Ludovici
Deux points de cette dette sont d’ordinaire exagérés. Il lut Dostoïevski moins de deux ans, en traduction française, et il ne lut jamais en entier Les Frères Karamazov ni Crime et châtiment : ce qu’il eut, ce furent le mémoire de bagne, l’homme du souterrain, et un roman d’humiliation. Et ce qu’il en tira fut psychologique plutôt que religieux. Il voulait des preuves sur ce que la souffrance fait à une personnalité, et il prit les bagnards sibériens comme preuve que le criminel est un type fort dans un mauvais environnement. La réponse de Dostoïevski au vide qu’il avait si bien décrit était le Christ, et Nietzsche, qui pensait que le Christ était l’origine de ce vide, ne semble jamais s’y être confronté directement.
Il le loua encore une fois dans L’Antéchrist §31, où il dit que la seule chose qui manque au dossier de Jésus est un Dostoïevski pour l’avoir décrit. C’est un compliment saisissant venant de l’homme qui écrivait le livre intitulé L’Antéchrist, et c’est la preuve la plus claire de la haute estime dans laquelle il tenait cette psychologie.
Nietzsche fut-il antisémite, et ce qu’il écrivit aux antisémites
C’est la question sur laquelle repose toute la réputation, et on peut y répondre par des documents plutôt que par des impressions.
Les livres publiés. Aurore §205, « Le peuple d’Israël », écrit en 1881, soutient que les Juifs d’Europe ont traversé une école de dix-huit siècles qu’aucun autre peuple n’a subie, que leur résilience et leur souplesse intellectuelle en sont le résultat, et que l’Europe devrait s’attendre à ce qu’ils en deviennent les maîtres, résultat qu’il traite comme devant être accueilli favorablement. Par-delà bien et mal §251 traite le sujet en ventriloquant d’abord longuement l’instinct allemand, jusqu’à la demande de n’en plus laisser entrer, puis en retournant le passage : les Juifs sont, écrit-il, sans le moindre doute la race la plus forte, la plus dure et la plus pure vivant aujourd’hui en Europe ; les antisémites sont la maladie ; et si l’Allemagne veut être moins nerveuse, il serait utile et juste de bannir hors du pays les braillards antisémites. Le passage de la Généalogie cité plus haut est la pièce à conviction habituelle contre lui, et il est réellement hostile à ce qu’il appelle le judaïsme sacerdotal, de la même manière et pour la même raison qu’il est hostile au christianisme, qu’il traite comme sa continuation et son exportation la plus réussie. Rien, dans ce passage, n’est racial, et les antisémites de son temps le lisaient et comprenaient qu’il n’était pas des leurs.
Les lettres. En mars 1887, Theodor Fritsch, rédacteur de l’Antisemitische Correspondenz et futur auteur d’un manuel que le parti nazi rééditerait pendant des décennies, écrivit à Nietzsche comme à un allié potentiel. Nietzsche répondit le 23 mars en lui recommandant d’aller lire Aurore §205, ajoutant que les Juifs étaient objectivement plus intéressants pour lui que les Allemands, qu’il comptait l’antisémitisme parmi les idiosyncrasies de l’esprit allemand actuel, et que parmi ses amis il n’avait aucun Juif, mais pas non plus d’antisémite. Fritsch envoya d’autres numéros. Le 29 mars, Nietzsche les lui renvoya :
Je vous demande cependant de ne plus me gratifier à l’avenir de ces envois : à la longue, je crains pour ma patience. Croyez-moi : cet abominable désir de dilettantes bruyants d’avoir leur mot à dire sur la valeur des êtres humains et des races, cette soumission à des autorités que tout esprit un tant soit peu attentif rejette avec un froid mépris (par exemple E. Dühring, R. Wagner, Ebrard, Wahrmund, P. de Lagarde : lequel d’entre eux est le moins fondé, le plus injuste, en matière de morale et d’histoire ?), ces perpétuelles et absurdes falsifications et manipulations des notions vagues de germanique, sémite, aryen, chrétien, allemand, tout cela pourrait à la longue sérieusement m’irriter et me faire sortir de la bienveillance ironique avec laquelle j’ai jusqu’ici observé les velléités vertueuses et les pharisaïsmes des Allemands d’aujourd’hui. Et enfin, que croyez-vous que j’éprouve quand le nom de Zarathoustra est pris dans la bouche des antisémites ? Lettre à Theodor Fritsch, Nice, 29 mars 1887, traduite de l’allemand
Une note de carnet des mêmes semaines est plus brutale, et rapporte qu’il avait écrit à Fritsch pour lui donner un bon coup de pied, et qu’il n’existe pas en Allemagne de bande plus impudente ni plus stupide que ces antisémites.
La famille. Elisabeth avait épousé Bernhard Förster en 1885, l’un des chefs du mouvement antisémite allemand et l’un des principaux initiateurs de la pétition visant à restreindre les droits des Juifs ; Nietzsche n’assista pas au mariage. Fin décembre 1887, ayant trouvé le nom de Förster dans le journal de Fritsch, il rédigea de sa main un brouillon de lettre à sa sœur, qui a été conservé. Il lui dit qu’on lui a maintenant montré noir sur blanc que son mari n’a pas abandonné le mouvement, que la séparation entre eux se règle de la façon la plus absurde possible, et lui demande si elle n’a rien compris de ce qu’il est au monde pour faire. Il dit devoir désormais se défendre pieds et poings contre le fait d’être confondu avec la canaille antisémite, qu’il se trouve dans un état de légitime défense contre le parti de son mari, et que les antisémites ne doivent pas mettre la main sur son idéal. Puis une phrase sur combien il a souffert de voir le nom de sa famille mêlé au mouvement par ce mariage, et une remarque disant qu’il en est venu à penser des sœurs à peu près ce que pensait Schopenhauer : qu’elles sont superflues et causent des ennuis.
La dernière semaine. Dans les premiers jours de janvier 1889, en écrivant les notes qui marquent la fin de sa raison, l’obsession est encore là. Le 3 janvier il dit à Meta von Salis qu’il a pris possession de son royaume, mis le pape en prison, et fait fusiller le Kaiser, Bismarck et le prédicateur de cour Adolf Stöcker. Vers le 4 janvier il écrit à Franz et Ida Overbeck au sujet d’une dette qu’il compte rembourser et termine ainsi : je suis justement en train de faire fusiller tous les antisémites. C’est signé Dionysos. Quelle que soit la chose dont ce document est la preuve, ce n’est pas la preuve d’une sympathie.
L’honnête résumé est celui-ci. Nietzsche n’était pas antisémite, l’a dit à répétition et à ses frais, et rompit avec son éditeur, son héros et sa sœur à ce sujet. Il fut aussi un généralisateur infatigable sur les peuples, écrivit le passage de la Généalogie qu’on retourne contre les Juifs depuis un siècle, et produisit un vocabulaire de maîtres, de troupeaux et d’élevage que des gens qu’il aurait méprisés purent reprendre intact. Nietzsche’s Jewish Problem de Robert Holub est le livre qui refuse d’arrondir l’une ou l’autre moitié de ce constat.
La falsification
Il s’effondra à Turin en janvier 1889 et n’en revint jamais. Il passa onze ans sous la garde de sa mère puis, après la mort de celle-ci en 1897, de sa sœur.
Elisabeth Förster-Nietzsche est l’une des exécutrices littéraires les plus lourdes de conséquences de l’histoire, dans le mauvais sens. Elle avait épousé Bernhard Förster en 1885 et était partie avec lui pour le Paraguay, où, le 15 février 1887, ils fondèrent Nueva Germania, colonie « pure allemande » de quatorze familles sur des terres achetées avec de l’argent qu’ils n’avaient pas. Le sol était pauvre, les colons commencèrent à partir, les créanciers se resserrèrent, et le 3 juin 1889, cinq mois après l’effondrement de son frère, Förster se donna la mort au poison dans un hôtel de San Bernardino. Elisabeth revint en Allemagne en 1893 et raconta l’histoire, le reste de sa vie, comme un sabotage venu d’autrui.
Ce qu’elle retrouva était un invalide dont les livres commençaient enfin à être lus. Elle fonda les archives Nietzsche à Naumburg en 1894 et les transféra à Weimar, dans la Villa Silberblick, dont Henry van de Velde redessina l’intérieur pour elle. Elle écrivit une biographie en trois volumes, Das Leben Friedrich Nietzsches, entre 1895 et 1904, fut nominée quatre fois pour le prix Nobel de littérature sur la foi de cet ouvrage, et installa son frère à l’étage, vêtu de blanc, pour être regardé par les visiteurs.
Puis elle fit un livre. La Volonté de puissance parut en 1901 avec 483 sections, édité par Peter Gast et les frères Ernst et August Horneffer sous sa direction, puis de nouveau en 1906 avec 1 067 sections, édité par Elisabeth et Gast. Il fut présenté comme le grand œuvre systématique vers lequel Nietzsche aurait tendu et qu’il n’aurait pas vécu assez pour achever.
Il avait tendu vers cela, puis s’était arrêté. Le titre apparaît pour la première fois dans ses notes à la fin de l’été 1885, et à la fin d’août 1888 il remplaça tout le projet par un autre, la Révaluation de toutes les valeurs, et puisa dans les mêmes notes pour écrire Le Crépuscule des idoles et L’Antéchrist à la place. Ce que les compilateurs avaient devant eux était donc une carrière à exploiter, non un manuscrit.
L’accusation précise compte, car l’avoir surestimée a permis au livre de survivre. La substance de La Volonté de puissance est bien celle de Nietzsche : les compilateurs n’ont inventé aucune philosophie, et chaque idée s’y trouve dans les carnets. Ce qu’ils ont inventé, c’est le livre, son titre, son ordre, ses titres de section, et par endroits son tissu de liaison, jusqu’à la question que Peter Gast rédigea en tête de la section 606 et que chaque édition a imprimée comme étant de Nietzsche. Ce qui fut fait le fut à l’agencement, et Montinari l’a compté. Sur les 374 fragments que Nietzsche lui-même avait numérotés en vue de ce projet, 104 furent totalement écartés de la compilation, et 84 d’entre eux ne furent publiés nulle part. Sur les 270 utilisés, 137 furent imprimés incomplets ou modifiés, titres supprimés, phrases retranchées, passages solidaires disloqués. Nietzsche avait réparti les 300 premiers entre les quatre livres de son propre plan ; les compilateurs contredirent cette répartition en au moins soixante-quatre endroits.
Un exemple porte tout le sens de l’affaire. Le livre se clôt sur le §1067, le passage qui se termine en nommant le monde comme volonté de puissance et rien d’autre, placé comme une péroraison et lu par des générations comme le dernier mot de Nietzsche. C’est une note de carnet du milieu de 1885, écrite trois ans avant les derniers livres, choisie pour la dernière page par des éditeurs qui voulaient que le volume se termine comme une symphonie.
Les lettres furent traitées plus mal encore que les notes, et là, le mot falsification est exact. Elisabeth produisit ce qu’elle appelait des Urabschriften, des copies originales : des transcriptions de lettres qu’elle disait perdues ou détruites, reconstituées par ses soins, dans lesquelles des passages écrits par son frère à leur mère ou à d’autres réapparaissent adressés à elle-même, et dans lesquelles la relation paraît chaleureuse et continue. Karl Schlechta a exposé le procédé dans la postface philologique de son édition de 1956, et près de trente lettres sont concernées. Elle garda aussi Ecce Homo, avec son chapitre sur les raisons pour lesquelles les Allemands empêchent qu’on comprenne quoi que ce soit et ses remarques sur sa famille, hors d’impression pendant vingt ans, jusqu’à sa publication en 1908 par Raoul Richter.
Elle vécut jusqu’au 8 novembre 1935. Hitler et Elisabeth se rencontrèrent pour la première fois lors d’une première de théâtre à Weimar en janvier 1932 ; il visita les archives elles-mêmes le 2 novembre 1933 et y revint. Heinrich Hoffmann le photographia dans le salon de réception, contemplant un buste de Nietzsche, et l’image fit le tour du monde. Elle lui offrit la canne de marche de son frère. Les archives reçurent de l’argent de ses fonds personnels, et des plans furent dressés pour un mémorial. À ses funérailles, à Weimar, il se tenait au premier rang.
L’étude de Walter Kaufmann, en 1950, accomplit l’essentiel du travail consistant à séparer le philosophe de cet héritage pour les lecteurs anglophones, et l’édition critique Colli-Montinari, commencée en 1967, fit de même pour les textes. L’association n’a toujours pas entièrement disparu, ce qui constitue une démonstration de l’une des propres affirmations de Nietzsche : ce qu’une chose est censée signifier se décide selon qui s’en empare.
Comment Nietzsche devint un auteur nazi, et comment il cessa de l’être
Les archives fournirent le matériau ; la lecture, elle, devait être construite, et on peut la dater.
Cela commença avant que le parti n’existe. Durant la Première Guerre mondiale, le commerce du livre allemand produisit une édition de campagne, résistante, d’Ainsi parlait Zarathoustra pour le front, et le chiffre habituellement donné est de cent cinquante mille exemplaires, transportés dans les havresacs aux côtés du Nouveau Testament, selon la théorie qu’un livre sur la dureté endurcirait les hommes. Presque rien dans Zarathoustra ne soutient un tel usage. Il partit tout de même, et toute une génération rencontra Nietzsche comme un article d’équipement délivré.
La version officielle vint en 1931, d’Alfred Bäumler, dont Nietzsche, der Philosoph und Politiker soutenait que la volonté de puissance était le centre de l’œuvre, que l’État et le Volk en étaient la conclusion naturelle, et que tout ce qui pointait dans l’autre sens pouvait être écarté. Pour y parvenir, Bäumler dut rejeter l’éternel retour comme une aberration, ignorer le cosmopolitisme, ignorer le mépris pour l’Allemagne, et s’appuyer presque entièrement sur la compilation qu’Elisabeth avait faite. Il fut récompensé par une chaire à Berlin en 1933. La lecture ne fut jamais universelle, même à l’intérieur du parti, où un philosophe qui méprisait l’État, le Reich et l’idée de race était un héritage difficile, et elle fut combattue par ceux qui voulaient l’exclure entièrement. Ses livres furent aussi lus contre le régime, par des lecteurs qui n’avaient aucun autre vocabulaire autorisé pour ce dont ils étaient témoins.
Le renversement prit deux formes. Le Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antichrist de Kaufmann, en 1950, plaida la cause en anglais, citant les lettres et les passages que les archives avaient enterrés, et cela fonctionna si bien que le reproche standard qu’on lui fait aujourd’hui est l’inverse : que Kaufmann a produit un Nietzsche apprivoisé, apolitique, humaniste, qui n’est pas davantage dans le texte. La seconde forme fut philologique. Giorgio Colli et Mazzino Montinari se rendirent aux manuscrits dans les années 1960 et publièrent tout dans l’ordre où c’avait été écrit, ce qui écarta la possibilité d’un Nietzsche assemblé sur commande, parce que tout lecteur peut désormais voir la date de chaque ligne.
Ce qui arriva à Nietzsche à Turin le 3 janvier 1889
L’effondrement est certain. Le cheval tient en une seule phrase d’un seul entretien.
Nietzsche se trouvait à Turin depuis septembre 1888, dans des chambres de la Via Carlo Alberto louées à Davide Fino, un marchand de journaux, et dès décembre ses logeurs s’inquiétaient. Il jouait du piano pendant des heures, chantait, fut entendu criant, et l’on trouva des billets de banque déchirés dans sa corbeille à papier. Le 3 janvier il sortit et ne revint pas de lui-même. Vers les mêmes jours il posta les notes signées Dionysos et Le Crucifié à Cosima Wagner, Jacob Burckhardt, Georg Brandes, au roi d’Italie et au secrétaire d’État du Vatican. Burckhardt porta la sienne à Overbeck, Overbeck vint depuis Bâle, et le 9 janvier il fit monter Nietzsche dans un train pour la clinique psychiatrique de la ville, en lui disant qu’ils se rendaient à une fête donnée en son honneur.
Tout ce paragraphe est documenté par des lettres écrites sur le moment. Le cheval ne l’est pas. Son unique source est un entretien donné par Fino à un journaliste anonyme en 1900, onze ans plus tard et l’année où Nietzsche mourut, dans lequel il raconte qu’il marchait le long de la Via Po lorsqu’il vit une foule venir vers lui avec deux gardes municipaux en son milieu, accompagnant le professeur ; que Nietzsche se jeta dans ses bras en le voyant ; et que les gardes dirent avoir trouvé l’étranger devant les portes de l’université, serrant le cou d’un cheval et refusant de le lâcher.
C’est là tout ce qu’il y a. Il n’y a pas de cocher dans le récit de Fino, et pas de coups. Fino n’était pas présent quand cela s’est produit, et rapporte ce qu’un policier lui a raconté. La version en circulation générale, avec la flagellation, les larmes et le décor de la Piazza Carlo Alberto, fut assemblée après coup par des biographes qui ajoutèrent chacun un détail plausible, et les versions ne s’accordent pas entre elles sur la place, le sexe de l’animal ou l’enchaînement des événements.
Pourquoi elle est restée est une meilleure question que celle de savoir si elle s’est produite. Nietzsche avait passé les dix-huit mois précédents à lire Dostoïevski, dans le Crime et Châtiment duquel Raskolnikov rêve d’une jument battue à mort par une foule et jette ses bras autour de son museau sanglant. Un homme qui venait d’appeler Dostoïevski le seul psychologue dont il eût appris quelque chose, sombrant dans la folie à la manière d’une scène de Dostoïevski, est une trop bonne histoire pour qu’on la perde, et la tradition a refusé de la perdre.
Ce qui rendit Nietzsche malade, et pourquoi le verdict de syphilis n’est plus assuré
Il fut malade pendant vingt-cinq ans avant d’être fou, et les deux faits ont d’ordinaire été expliqués par une seule cause.
Le diagnostic de l’époque, posé à Bâle et confirmé à la clinique d’Iéna sous Otto Binswanger, fut celui d’une paralysie progressive d’origine syphilitique : la parésie générale, le stade tertiaire d’une infection supposée dater de ses années d’étudiant ou des hôpitaux militaires de 1870. Il correspondait aux attentes du siècle, il correspondait aux lettres grandioses, et il fut consigné comme réglé.
Il n’a pas bien résisté à l’examen. Les objections sont cliniques plutôt que sentimentales. La parésie générale, à cette époque, tuait en deux à cinq ans après le début des symptômes, et Nietzsche vécut onze ans, son déclin physique dépassant en vitesse une démence qui semble, à certains égards, s’être stabilisée. Les notes cliniques ne montrent pas les signes pupillaires classiques. Les migraines sévères, la maladie oculaire et les vomissements remontent à son adolescence, des décennies avant toute infection plausible, et son père mourut à trente-cinq ans d’une maladie neurologique que les médecins de 1849 appelaient ramollissement du cerveau.
Des candidats modernes ont été avancés dans la littérature médicale, et aucun n’a emporté la décision. Une tumeur frontale du côté droit, probablement un méningiome, fut proposée en 2003 et rend compte des symptômes oculaires et du changement de personnalité. La démence frontotemporale fut soutenue par Orth et Trimble en 2006, au motif que le comportement tardif ressemble davantage à une désinhibition qu’à une parésie. En 2008, Hemelsoet et ses collègues plaidèrent pour le CADASIL, une maladie héréditaire des petits vaisseaux cérébraux qui produit une migraine avec aura au début de l’âge adulte, des accidents vasculaires cérébraux à l’âge mûr, et une démence à la fin, et qui expliquerait aussi bien le père que le fils. C’est actuellement l’hypothèse la plus discutée et elle n’est pas prouvée ; aucun tissu ne subsiste, et la famille n’a jamais été testée.
Ce qu’on peut affirmer est plus étroit que n’importe laquelle de ces étiquettes. Il fut réellement souffrant pendant la plus grande partie de sa vie adulte, l’œuvre fut écrite dans les intervalles, et l’effondrement de janvier 1889 fut la fin d’un processus visible depuis des années à quiconque lisait ses lettres. L’habitude de traiter la philosophie comme un symptôme de la maladie est plus ancienne qu’aucun de ces diagnostics, et aucun d’eux ne la soutient.
Les phrases que Nietzsche n’a jamais écrites, et celles qu’il a écrites
C’est le philosophe le plus mal cité de la langue, en partie parce qu’il écrivait en aphorismes qui se détachent proprement, et en partie parce que son ton est facile à contrefaire.
La phrase la plus largement diffusée qui lui soit attribuée n’est pas de lui. « Et ceux qu’on voyait danser passaient pour fous aux yeux de ceux qui n’entendaient pas la musique » n’apparaît nulle part dans son œuvre. Elle surgit comme un proverbe non attribué dans la presse anglaise en 1927, est citée par George Carlin en 1997 sans mention d’auteur, et est attachée à Nietzsche pour la première fois dans un message de forum en 2003. Son ancêtre est une phrase du De l’Allemagne de Germaine de Staël, en 1813. L’attribution est plus jeune qu’internet.
Plusieurs phrases qui paraissent apocryphes sont authentiques, et se trouvent où l’on dit qu’elles se trouvent :
« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » est authentique, c’est la huitième des Maximes et Traits qui ouvrent Le Crépuscule des idoles, sous le titre « De l’école militaire de la vie ». La traduction de Ludovici est reprise ici.
« Quand un homme connaît le pourquoi de son existence, le comment peut alors s’occuper de lui-même » est la douzième du même ensemble, habituellement rencontrée sous la forme condensée sur un pourquoi et un comment.
« Sans musique, la vie serait une erreur » est la trente-troisième, et elle arrive immédiatement après une remarque sur le peu de choses qui composent le bonheur, et une cornemuse.
« Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir lui-même un monstre. Et si tu regardes longtemps dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi » est le §146 de Par-delà bien et mal, dans la traduction d’Helen Zimmern.
« Il y a toujours quelque folie dans l’amour. Mais il y a toujours aussi quelque méthode dans la folie » provient d’Ainsi parlait Zarathoustra, dans le chapitre sur la lecture et l’écriture, dans la traduction de Common. La version qui circule le plus largement dit raison au lieu de méthode, ce qui est le choix de Kaufmann.
« Dieu est mort » est authentique et est cité plus haut, et c’est le cas où connaître la source change entièrement le sens, car dans Le Gai Savoir c’est un fou qui le dit à une foule d’incroyants qui trouvent cela drôle.
Le test général est simple à appliquer et rarement appliqué. Les œuvres de Nietzsche sont divisées en sections numérotées. Une citation de lui à laquelle on ne peut associer un livre et un numéro de section est une citation sans rien derrière elle.
Par où commencer avec Nietzsche, et l’ordre dans lequel les livres sont venus
Les livres furent écrits en trois phases et ne se lisent pas de la même façon, ce qui explique pourquoi tant de lecteurs rebondissent sur le premier qu’ils prennent.
L’œuvre de jeunesse est La Naissance de la tragédie (1872) et les quatre Considérations inactuelles (1873 à 1876) : un jeune classiciste écrivant sous l’influence de Wagner et de Schopenhauer, en longs paragraphes, sur l’art et la culture. La période intermédiaire commence avec Humain, trop humain (1878) et se poursuit avec Aurore (1881) et Le Gai Savoir (1882) : l’aphorisme fait son entrée, la métaphysique s’en va, et la méthode consistant à demander d’où vient une valeur se met en place. La période tardive est Ainsi parlait Zarathoustra (1883 à 1885), Par-delà bien et mal (1886), La Généalogie de la morale (1887), puis l’année finale, chargée, qui produisit Le Cas Wagner, Le Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Ecce Homo et Nietzsche contre Wagner entre le printemps et décembre 1888.
Pour une première lecture, c’est la Généalogie le livre à choisir. Elle a trois essais, une question posée, un argument qu’on peut suivre et discuter, et elle contient presque tout ce sur quoi repose la réputation. Le Crépuscule des idoles est le meilleur court échantillon de la voix tardive et se lit en une soirée. Par-delà bien et mal est l’énoncé le plus complet et se lit plus facilement après la Généalogie qu’avant elle.
Zarathoustra est le plus célèbre et le pire endroit pour commencer. C’est une parodie de la Bible luthérienne écrite par un homme qui supposait son lecteur connaissant l’original par cœur, son argument se porte par des images plutôt que par des thèses, et Nietzsche lui-même, dans Ecce Homo, le traite comme un livre pour lequel il n’existait pas encore de lecteurs. Il récompense une seconde visite et punit la première.
Deux choses à éviter au début. La Volonté de puissance n’est pas un livre qu’il a écrit, et le lire comme tel produit un Nietzsche systématique qui n’existe pas. Et le format des citations rassemblées, dont il existe un grand nombre, retire exactement ce qui fait des phrases des arguments plutôt que des slogans, à savoir la section dans laquelle elles se trouvent.
Pourquoi il est à cette table
Siège deux, dans l’aile gauche, entre Machiavel et Dostoïevski, et il est difficile d’imaginer un placement plus exact.
Sa fonction est de poser la question qu’aucun autre siège ne veut poser : à qui profite le fait que ceci soit dit bon ? Une fois qu’une conclusion morale a été atteinte, Nietzsche est celui qui refuse de l’accepter telle quelle et interroge sa lignée - quelle sorte de personne avait besoin de cette valeur, ce qu’elle était incapable de faire, et ce que le fait d’appeler cela une vertu lui permettait de cesser de ressentir comme mauvais.
Il est le conseiller le plus dangereux ici, et il vaut la peine d’être précis sur la raison. Non parce que ses conclusions seraient malfaisantes - beaucoup relèvent du diagnostic plutôt que de la prescription - mais parce que sa méthode dissout le sol sous chaque autre siège et n’offre rien de solide à la place. Il excelle à montrer qu’une valeur a une histoire, et il est bien moins doué pour dire à quiconque ce qu’il faut faire un mardi.
De l’autre côté de la table siègent les quatre figures qu’il a passé sa vie à attaquer. Jésus, dont il fait remonter l’éthique au ressentiment - bien qu’il distingue soigneusement entre l’homme, qu’il traite avec quelque chose de proche du respect, et ce que Paul a bâti. Bouddha, qu’il lisait comme le nihiliste le plus honnête de l’histoire, et qu’il admirait et rejetait donc dans le même souffle. Platon, qu’il rendait responsable de tout l’appareil d’un monde plus vrai derrière celui-ci - le christianisme est un platonisme pour le peuple. Marc Aurèle, dont la résignation stoïcienne, dirait-il, n’est jamais que la volonté de puissance retournée vers l’intérieur et affublée d’un meilleur nom.
Et à côté de lui, au siège trois, l’unique homme qui vit la même chose que lui et prit le chemin opposé. Nietzsche appelait Dostoïevski le seul psychologue auprès duquel il eût quelque chose à apprendre. Tous deux comprenaient qu’un monde sans Dieu finit quelque part de terrible. Dostoïevski en conclut que la seule issue était le Christ. Nietzsche en conclut que le Christ était l’origine du trouble.
Ce que la table lui oppose est l’accusation à laquelle il n’a jamais tout à fait su répondre : que l’affirmation qu’il exigeait, il ne l’a jamais tout à fait réussie lui-même, que l’Übermensch est un espace vide là où devrait se trouver une proposition, et qu’une philosophie qui se termine sur une place de Turin, avec un homme pleurant sur un cheval, nous a dit quelque chose d’elle-même.
Les œuvres
1872
La Naissance de la tragédieDie Geburt der Tragödie
Son premier livre, et celui qui mit fin à sa réputation universitaire avant même qu’elle commence. Soutient que la tragédie grecque naquit de la tension entre la forme apollinienne et la dissolution dionysiaque - et que Socrate la tua en faisant de la raison la valeur suprême.
1873–1876
Considérations inactuellesUnzeitgemässe Betrachtungen
Quatre longs essais : contre David Strauss, sur l’utilité et les inconvénients de l’histoire pour la vie, sur Schopenhauer éducateur, et sur Wagner à Bayreuth. Le second est encore lu par les historiens. Le quatrième est la dernière chose qu’il écrivit en disciple.
1878
Humain, trop humainMenschliches, Allzumenschliches
La rupture avec Wagner et avec la métaphysique, écrite en aphorismes et dédiée à la mémoire de Voltaire pour le centenaire de sa mort. Froid, analytique, et le début de la méthode mûre : prendre une valeur noble et demander d’où elle vient.
1881
AuroreMorgenröthe
Sous-titré « pensées sur les préjugés moraux ». Le plus discret des livres, et celui qu’il envoyait lire aux antisémites, parce que le §205 sur le peuple d’Israël dit l’inverse de ce qu’ils attendaient.
1882
Le Gai SavoirDie fröhliche Wissenschaft
Contient le fou annonçant la mort de Dieu (§125) et le premier énoncé de l’éternel retour (§341). Un cinquième livre fut ajouté en 1887. Le titre signifie quelque chose de plus proche du « savoir joyeux » - l’art du troubadour, non une discipline.
1883–1885
Ainsi parlait ZarathoustraAlso sprach Zarathustra
Quatre parties, écrites en bourrasques de dix jours chacune. Une parodie biblique dans laquelle un prophète descend d’une montagne pour annoncer l’Übermensch. Son livre le plus célèbre, le moins argumentatif, et celui qu’il tenait pour son meilleur. La quatrième partie fut imprimée à compte d’auteur à quarante exemplaires.
1886
Par-delà bien et malJenseits von Gut und Böse
Le retour à la prose après Zarathoustra, et l’énoncé le plus clair de la philosophie mûre : le perspectivisme, la volonté de puissance, la critique des philosophes comme autobiographes inconscients. Imprimé à compte d’auteur à six cents exemplaires.
1887
Généalogie de la moraleZur Genealogie der Moral
Trois essais, son livre le plus soutenu et le plus discipliné. Où la morale des maîtres et des esclaves, le ressentiment, la mauvaise conscience et l’idéal ascétique sont exposés comme histoire plutôt que comme affirmation.
1888
Le Cas Wagner · Nietzsche contre WagnerDer Fall Wagner · Nietzsche contra Wagner
Deux courtes polémiques contre l’homme qui avait été le centre de sa vingtaine. La seconde est composée presque entièrement de passages qu’il avait déjà publiés, sa façon de dire que la rupture n’avait jamais été un changement d’avis.
1888
Crépuscule des idoles · L’Antéchrist · Ecce Homo
La dernière année productive, durant laquelle il écrivit quatre livres entre fin août et mi-décembre. Le Crépuscule prit neuf jours, entre le 26 août et le 3 septembre 1888. La prose y est la plus tranchante, et le jugement sur soi commence à déraper : Ecce Homo a des chapitres intitulés « Pourquoi je suis si sage » et « Pourquoi j’écris de si bons livres ».
1901, augmenté en 1906
La Volonté de puissanceDer Wille zur Macht
Pas un livre qu’il a écrit. Une sélection de ses carnets, agencée après son effondrement par sa sœur et Peter Gast, et présentée comme le grand œuvre qu’il n’acheva jamais. Listé ici parce que les lecteurs le cherchent, et parce que savoir ce qu’il est change la façon dont chaque ligne doit être lue.
Là où les réponses divergent
La même question, lue autrement par les places voisines.
Nicolas Machiavel
Si l’homme fort est admirable
Nietzsche lut Machiavel avec délectation et revendiqua le même air pur - le même refus de moraliser sur le pouvoir. Mais Machiavel voulait qu’une république survive à un siècle d’invasions, et Nietzsche voulait qu’un individu exceptionnel échappe au troupeau. L’un est un fonctionnaire qui pense à l’État ; l’autre tient les États pour les plus froids de tous les monstres froids. Leur accord est réel, et plus mince qu’il n’y paraît.
Fiodor Dostoïevski
Ce qui suit quand Dieu s’en va
Nietzsche appelait Dostoïevski le seul psychologue auprès duquel il eût quelque chose à apprendre, et le lut tard et avec avidité. Ils diagnostiquent la même maladie et prescrivent des remèdes opposés : pour Dostoïevski, un monde sans Dieu finit dans la hache de Raskolnikov et l’effondrement d’Ivan, et l’issue est le Christ ; pour Nietzsche, le Christ est l’origine de la maladie. Deux hommes regardant la même blessure depuis les deux côtés opposés du lit.
Platon
S’il existe un monde plus vrai derrière celui-ci
La préface de Par-delà bien et mal appelle le christianisme un platonisme pour le peuple, ce qui est une accusation qui vise, par-delà le christianisme, sa source. La charge de Nietzsche est que l’invention d’un monde plus vrai ailleurs est ce qui a appris à l’Europe à tenir celui-ci pour peu de chose, et que chaque version ultérieure de ce geste - le royaume des cieux, la chose en soi, la loi morale - est la même manœuvre sous un nouvel habit. Platon répondrait qu’un monde sans aucune norme au-dessus de lui ne peut pas être critiqué du tout, seulement décrit.
Sommaire
Que signifie vraiment « Dieu est mort » ?
Pas qu’une divinité aurait expiré, et ce n’est pas une fanfaronnade. Dans Le Gai Savoir, la phrase est prononcée par un fou qui fait irruption dans un marché plein d’incroyants et constate qu’ils ne comprennent pas ce qui vient de se produire. L’affirmation est historique : la croyance au Dieu chrétien a cessé d’être plausible pour les Européens instruits, cette croyance était le fondement de la morale européenne, et personne n’a remarqué que le fondement a disparu. Le mot qu’il emploie pour ce qui suit est nihilisme, une catastrophe à traverser plutôt qu’une libération à célébrer.
Nietzsche était-il nazi ou antisémite ?
Non, et les preuves en sont particulièrement nettes. Il rompit avec Wagner en partie sur la question de l’antisémitisme, rompit avec sa sœur au sujet de son mariage avec le militant antisémite Bernhard Förster, et écrivit avec mépris sur le nationalisme allemand et les « braillards antisémites » dans ses livres publiés comme dans ses lettres. L’association fut fabriquée après son effondrement par Elisabeth Förster-Nietzsche, qui contrôlait les archives, composa La Volonté de puissance à partir de notes écartées, et cultiva le parti nazi pendant des décennies.
Qu’est-ce que la volonté de puissance ?
Sa réponse proposée à la question de ce que font fondamentalement les êtres vivants : non pas survivre, et non pas rechercher le plaisir, mais étendre et décharger leur force. Il la présente comme une hypothèse plutôt que comme un fait métaphysique, et elle fonctionne surtout comme un outil interprétatif - une façon de demander ce qu’une valeur, une institution ou une philosophie fait pour celui qui la détient.
Qu’est-ce que l’éternel retour ?
Une expérience de pensée avant d’être une cosmologie. Un démon annonce que cette vie exacte sera vécue à nouveau, indéfiniment, sans rien de neuf en elle, jusqu’à chaque douleur et chaque soupir dans le même ordre. Que cela tombe comme un poids écrasant ou comme la chose la plus divine jamais entendue est tout l’enjeu du test, et Nietzsche s’en sert pour distinguer une vie qui a été affirmée d’une vie simplement subie.
Qu’est-ce que l’Übermensch ?
Littéralement « surhomme » - quelqu’un qui crée des valeurs plutôt que d’en hériter, après l’effondrement de l’ancien fondement. Il est délibérément vague sur le contenu, et le concept apparaît surtout dans Zarathoustra avant de disparaître largement des livres suivants. La figure musclée et raciale du vingtième siècle n’est pas dans le texte.
Nietzsche a-t-il écrit La Volonté de puissance ?
Non. Il projeta un livre sous ce titre à partir de 1885 et abandonna le projet à la fin de l’été 1888, le remplaçant par un projet différent. Le livre publié en 1901 et augmenté en 1906 fut compilé à partir de ses carnets par sa sœur et Peter Gast. Montinari en a compté les dégâts : sur les 374 fragments que Nietzsche lui-même avait numérotés pour ce projet, 104 furent laissés de côté, 137 des autres furent imprimés incomplets ou modifiés, et sa propre répartition en quatre livres fut contredite au moins soixante-quatre fois.
Nietzsche s’est-il vraiment effondré en serrant un cheval dans ses bras à Turin ?
L’effondrement est réel et daté du 3 janvier 1889. Le cheval repose sur une seule source : un entretien donné en 1900, onze ans plus tard, par son logeur turinois Davide Fino, qui n’en fut pas témoin et répétait ce que deux gardes municipaux lui avaient raconté. Il n’y a pas de cocher dans ce récit, et pas de coups. Le cocher au fouet est entré dans l’histoire plus tard, au fil des reprises.
Nietzsche a-t-il dit qu’« il n’y a pas de faits, seulement des interprétations » ?
Il a écrit quelque chose de proche, mais pas dans un livre. La phrase provient d’une note de carnet de la fin de 1886, publiée seulement après sa mort, et elle vise le positivisme plutôt que la vérité en général. Sa position publiée, énoncée dans la Généalogie, est l’inverse du relativisme : l’objectivité est la discipline consistant à faire porter beaucoup de perspectives sur une même chose plutôt que de prétendre se tenir en dehors de toutes.
Qu’a dit Nietzsche à propos des femmes et du fouet ?
La phrase « n’oublie pas ton fouet » clôt le chapitre « Des vieilles et des jeunes femmes » dans Ainsi parlait Zarathoustra, et ce n’est pas Zarathoustra qui la prononce. C’est une petite vieille femme, qui lui offre une vérité en échange de son discours sur les femmes, qu’elle vient de lui dire faux sur presque tous les points. Les remarques publiées sur les femmes, ailleurs, sont réellement méprisantes, et ce cadre ne les annule pas.
Par où commencer avec Nietzsche ?
Pas avec Zarathoustra, qui est le plus célèbre et le plus difficile à lire à froid. La Généalogie de la morale est le livre discipliné et la meilleure porte d’entrée : trois essais, un argument qu’on peut suivre, et tout ce sur quoi repose la réputation tardive. Le Crépuscule des idoles fait un court échantillon de la voix tardive. Par-delà bien et mal vient ensuite, et Zarathoustra une fois qu’il y a une raison de le vouloir.
Sources et lectures
- The Joyful Wisdom (The Gay Science)1882Les citations reprises ici proviennent de la traduction du domaine public de Thomas Common (1910), vérifiée sur le texte. L’édition Cambridge, trad. Josefine Nauckhoff, éd. Bernard Williams (2001), fait aujourd’hui référence.
- Thus Spake Zarathustra1883–1885Citations reprises de la traduction du domaine public de Thomas Common (1909), qui rend Übermensch par « Superman ». Le « overman » de Kaufmann est le meilleur choix et celui devenu la norme moderne.
- Beyond Good and Evil1886Citations reprises de la traduction du domaine public d’Helen Zimmern (1907). La transcription du Project Gutenberg rend les italiques de l’édition imprimée par des petites capitales ; l’emphase est ici composée en caractères ordinaires.
- On the Genealogy of Morals1887Citations reprises de la traduction du domaine public d’Horace B. Samuel (1913). L’édition Cambridge, trad. Carol Diethe, éd. Keith Ansell-Pearson (2006), fait aujourd’hui référence.
- Twilight of the Idols · Ecce Homo1888Citations reprises des traductions du domaine public d’Anthony M. Ludovici (1911). Ludovici intitule les aphorismes d’ouverture « Maxims and Missiles » ; d’autres traducteurs donnent « Maxims and Arrows ».
- The Antichrist1888Citations reprises de la traduction du domaine public de H. L. Mencken (1918).
- The Dawn of Day (Daybreak)1881Citations reprises de la traduction du domaine public de J. M. Kennedy (1911). Le §205, « The People of Israel », est le passage que Nietzsche disait à Theodor Fritsch d’aller lire.
- Briefwechsel: Kritische GesamtausgabeLes lettres à Theodor Fritsch des 23 et 29 mars 1887, le brouillon à Elisabeth Förster-Nietzsche de fin décembre 1887, et les notes de Turin du début janvier 1889. Les traductions données dans cet article sont faites à partir de l’allemand, puis rendues ici en français à partir de cette traduction anglaise.
- "Nietzsche’s Unpublished Writings from 1885 to 1888; or, Textual Criticism and the Will to Power", in Reading Nietzsche2003Trad. Greg Whitlock. Le compte rendu médico-légal de la manière dont la compilation fut faite, et la source des chiffres donnés ici.
- Friedrich Nietzsche: Werke, Kritische Gesamtausgabe1967 et suiv.L’édition critique qui a remplacé les textes de l’archive. La Kritische Studienausgabe de poche en quinze volumes est la version de travail.
- Friedrich Nietzsche: Werke in drei Bänden, vol. 31956La postface philologique, dont les pp. 1408–1423 exposent les lettres fabriquées par Elisabeth Förster-Nietzsche.
- Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antichrist1950Le livre qui a détaché Nietzsche de la lecture nazie dans le monde anglophone. Aujourd’hui critiqué pour l’avoir trop apprivoisé, ce qui est un signe que cela a fonctionné.
- Friedrich Nietzsche: A Philosophical Biography2010La biographie moderne la plus complète, et attentive au rapport entre la maladie et l’œuvre.
- Nietzsche on Truth and Philosophy1990
- Nietzsche on Morality2002
- Nietzsche’s Sister and the Will to Power2003Sur Elisabeth Förster-Nietzsche et la fabrication de l’héritage.
- Nietzsche’s Jewish Problem: Between Anti-Semitism and Anti-Judaism2015Le livre le moins confortable sur le sujet, et la raison pour laquelle la réponse donnée ici s’appuie sur des dates plutôt que sur des slogans.
- "The Uses and Abuses of Nietzsche in the Third Reich: Alfred Baeumler’s Heroic Realism"2008Journal of Contemporary History 43(2). Sur la manière dont la lecture nazie officielle fut construite.
- "Nietzsche’s Horse"2017Retrace le cheval de Turin jusqu’à sa source unique et la publie. Le meilleur compte rendu bref de la fabrication de l’histoire.
- "What was the cause of Nietzsche’s dementia?"2003Journal of Medical Biography 11(1). Plaide pour une tumeur à croissance lente du côté droit.
- "Friedrich Nietzsche’s mental illness: general paralysis of the insane vs. frontotemporal dementia"2006Acta Psychiatrica Scandinavica 114(6).
- "The neurological illness of Friedrich Nietzsche"2008Acta Neurologica Belgica 108(1). L’article qui a introduit le CADASIL dans le débat.
- "Did Nietzsche want his notes burned? Some reflections on the Nachlass problem"2019British Journal for the History of Philosophy 27(6). Dégonfle l’histoire de la destruction par le feu sans pour autant sauver la compilation.
- Nietzsche: A Philosophical Biography2002
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