The Invisible Council
Fiodor Dostoïevski - Le forçat qu’on mena au poteau d’exécution, gracié in extremis, et qui écrivit pendant trente ans à partir des quatre minutes qu’il crut être les dernières de sa vie.

Place 3

Fiodor Dostoïevski

Il se tient sur une place de Pétersbourg, attendant son tour d’être fusillé, trois hommes devant lui déjà attachés aux poteaux, et il est gracié à quelques minutes de l’exécution. Les quatre années de bagne sibérien qui suivent lui donnent le seul sujet qu’il ne quittera plus : ce dont un être humain est capable, et ce qu’il fait de ce savoir.

A vécu
1821 – 1881
Tradition
Literature · Philosophy
Sur la table
Nouveau Testament
Lecture
60 min

Le 22 décembre 1849, sur la place Semionovski à Saint-Pétersbourg, vingt et un hommes sont amenés dans la neige, on leur dit qu’ils vont être fusillés, et on leur administre les derniers sacrements. On les forme en groupes de trois. Les trois premiers sont attachés aux poteaux et encapuchonnés ; le peloton d’exécution lève ses fusils.

Fiodor Dostoïevski, vingt-huit ans, se trouve dans le second groupe. Il lui reste quelques minutes, et il rapportera plus tard les avoir passées à calculer ce qu’il penserait à l’instant ultime.

Un cavalier arrive avec une grâce. Les peines sont commuées en travaux forcés en Sibérie. Tout avait été décidé à l’avance par Nicolas Ier, qui avait autorisé cette mise en scène comme une leçon. L’un des hommes, Nikolaï Grigoriev, montrait des signes de dérangement en prison, et ne s’en remit jamais.

Il est difficile de penser à un seul épisode qui explique mieux une œuvre entière. Tout ce que Dostoïevski écrira ensuite s’occupe d’êtres humains à la limite extrême d’eux-mêmes, dans des situations qui ne leur permettent pas de détourner le regard, découvrant ce qu’ils croient réellement au moment où le croire coûte tout.

Avant

Né le 11 novembre 1821 à Moscou, dans l’enceinte de l’hôpital Marie pour les pauvres, où son père était médecin. Il grandit littéralement au contact de la misère et de la maladie ; la famille vivait dans un appartement de l’aile hospitalière, et le garçon parlait aux malades quand on ne le lui permettait pas.

Sa mère mourut de la tuberculose quand il avait quinze ans. Son père mourut deux ans plus tard, officiellement d’apoplexie, mais une rumeur familiale persistante voulait qu’il ait été assassiné par ses propres serfs, à bout de patience. Que cela se soit produit n’est ni prouvé ni probablement prouvable. Que Dostoïevski l’ait cru est une autre question, et Les Frères Karamazov, un roman sur le meurtre d’un père répugnant et la culpabilité de fils qui l’avaient souhaité, tourne encore longtemps après autour de la même idée.

Il fut envoyé à l’école du génie militaire de Pétersbourg, la détesta, en sortit diplômé, prit une commission, et démissionna quatorze mois plus tard pour écrire.

Les Pauvres Gens (1846) fut un succès immédiat. Le critique Vissarion Belinski, la voix littéraire la plus puissante de Russie, se le vit remettre par Nekrassov avec cette phrase, un nouveau Gogol est né. Nekrassov et Grigorovitch étaient ceux qui l’avaient lu toute la nuit et avaient réveillé l’auteur à quatre heures du matin ; Belinski le lut ensuite. Dostoïevski avait vingt-quatre ans et fut, brièvement, le jeune écrivain le plus célébré du pays. La suite, Le Double, fut mal reçue, et la célébration prit fin presque aussi vite qu’elle avait commencé.

Puis, en 1847, il commença à fréquenter le cercle Petrachevski, un groupe de discussion de jeunes gens lisant de la littérature socialiste française interdite. Dans l’Europe de 1848, dans la Russie de Nicolas Ier, cela suffisait. Il fut arrêté en avril 1849, détenu huit mois à la forteresse Pierre-et-Paul, et emmené dans la neige en décembre.

La fausse exécution de Dostoïevski, 22 décembre 1849

Mikhaïl Petrachevski était un traducteur au ministère des Affaires étrangères qui tenait maison ouverte le vendredi soir. On y parlait de Fourier et des socialistes utopistes français, de censure, et surtout du servage, encore à onze ans de son abolition. Lire de tels livres était illégal. En discuter en compagnie était pire.

Le délit précis de Dostoïevski fut d’avoir lu à voix haute au groupe, le 15 avril 1849, la lettre de Belinski à Gogol de 1847, un document qui ne pouvait être imprimé en Russie et qui qualifiait l’Église orthodoxe de servante du despotisme. Derrière les vendredis existait aussi un groupe plus restreint et plus sérieux autour de Nikolaï Spechnev, qui avait discuté de l’acquisition d’une presse clandestine, et dont la commission d’enquête n’établit jamais la forme complète.

Les arrestations eurent lieu avant l’aube, le 23 avril 1849. Une soixantaine d’hommes furent appréhendés. Dostoïevski passa les huit mois suivants dans le ravelin Alekseïevski de la forteresse Pierre-et-Paul, où, chose extraordinaire, il écrivit un récit, Un petit héros, publié anonymement huit ans plus tard.

Un tribunal militaire en condamna vingt et un à être fusillés.

Les sentences parvinrent à Nicolas Ier, qui les réduisit, puis fit autre chose. Il donna des instructions écrites pour que les prisonniers ne soient informés de rien, que toute la préparation de l’exécution soit menée à son terme, et que la commutation ne soit lue qu’une fois le rituel achevé. La grâce existait sur le papier avant même que les hommes ne quittent leurs cellules. La cérémonie sur la place fut du théâtre, mis en scène par le chef de l’État, avec les condamnés comme seuls membres du public qui n’étaient pas dans la confidence.

On les réveilla à cinq heures, on les transporta en charrettes découvertes à travers la ville, et on les aligna sur un échafaud drapé de noir. La sentence de mort fut lue. Un prêtre parcourut la ligne avec une croix. On brisa des épées au-dessus de la tête des nobles présents, le rituel formel de dégradation civile. On les habilla de longues chemises blanches, qui étaient des linceuls.

Puis trois à la fois vers les poteaux : Petrachevski, Mombelli, Grigoriev, encapuchonnés, les soldats visant à courte distance. Dostoïevski s’était mis sixième dans l’ordre, ce qui le plaçait dans le groupe suivant.

Un tambour sonna la retraite. Les trois hommes furent détachés et ramenés. Un officier lut que Sa Majesté Impériale leur accordait la vie sauve, puis les peines réelles. Grigoriev, qui montrait déjà des signes de dérangement en prison, ne s’en remit pas, et passa le reste de sa vie invalide mental.

Ce soir-là, depuis la forteresse, Dostoïevski écrivit à son frère Mikhaïl :

Aujourd’hui, le 22 décembre, nous avons tous été conduits sur la place Semionovski. Là, la sentence de mort nous a été lue, on nous a donné la croix à baiser, on a brisé le poignard au-dessus de nos têtes, et on a fait notre toilette funèbre (chemises blanches). Puis trois d’entre nous furent placés devant les palissades pour l’exécution de la sentence de mort. J’étais sixième dans le rang ; on nous appelait par groupes de trois, et je me trouvais donc dans le second groupe, et je n’avais pas plus d’une minute à vivre. Lettre à Mikhaïl Dostoïevski, 22 décembre 1849, trad. Ethel Colburn Mayne

Il s’en servit deux fois dans sa fiction, et la seconde fois est la plus précise. Dans L’Idiot, le prince Mychkine décrit un homme qu’il dit avoir rencontré, amené à une exécution politique et gracié après vingt minutes. L’homme se souvenait d’avoir divisé les cinq dernières minutes en portions : deux pour les adieux, deux pour penser à lui-même, une pour un dernier regard sur le monde. Cinq minutes, dans le récit que fait Mychkine, devenaient une richesse de temps immense.

Ce n’est pas une invention. C’est un homme rapportant ses propres cinq minutes à travers un personnage, dix-neuf ans plus tard, l’arithmétique intacte.

La Sibérie

Quatre années au bagne (katorga) d’Omsk, aux fers, suivies de cinq années de service militaire obligatoire à Semipalatinsk.

Il en fit le récit dans Souvenirs de la maison des morts (1862), un livre si différent de tout ce qu’avait produit la littérature russe que Tolstoï le déclara le meilleur ouvrage de la période moderne. Ce qu’il décrit n’est pas d’abord de la souffrance. C’est la découverte de toute une population qu’il avait théorisée sans jamais la rencontrer : des paysans forçats, des meurtriers, des hommes fouettés presque à mort et encore capables de tendresse et de cruauté effroyable dans la même après-midi.

Deux choses sortirent de la Sibérie et ne le quittèrent plus.

La première fut l’effondrement de sa politique. Il y était entré occidentaliste et libéral, croyant au progrès et à la réforme sociale rationnelle. Il en sortit convaincu que les projets du Russe instruit pour améliorer le paysan étaient le fantasme d’hommes qui n’en avaient jamais rencontré un seul, et que les êtres humains ne pouvaient pas être améliorés en réaménageant leurs conditions, parce que le mal n’était pas dans les conditions.

La seconde fut l’Évangile. Le seul livre autorisé en prison était un Nouveau Testament, donné par les épouses des décembristes lorsqu’il traversa Tobolsk. Il le lut pendant quatre ans et en garda l’exemplaire pour le reste de sa vie. Sa foi, ensuite, ne fut jamais confortable, et il le dit lui-même, dans une lettre qui est la phrase la plus honnête qu’un croyant ait jamais écrite sur la croyance : Je suis un enfant de ce siècle, un enfant d’incrédulité et de scepticisme… et quels tourments terribles cette soif de croire m’a coûtés et me coûte encore aujourd’hui. Puis vient la fameuse formule : que si on lui prouvait que la vérité se trouve hors du Christ, il préférerait rester avec le Christ plutôt qu’avec la vérité.

Quatre ans à Omsk, et ce que rapporte La Maison des morts

Le convoi quitta Pétersbourg le 24 décembre 1849, deux jours après la place, en traîneaux découverts, en plein hiver russe. À Tobolsk, le groupe fut accueilli par les épouses des décembristes, les officiers exilés après le soulèvement manqué de 1825, des femmes qui avaient suivi leurs maris en Sibérie vingt-quatre ans plus tôt et y étaient restées. Elles donnèrent à chaque forçat un Nouveau Testament. Ce fut le seul livre que Dostoïevski eut le droit de posséder pendant quatre ans.

À Omsk, il fut un forçat ordinaire parmi des forçats ordinaires, ce qui est le fait sur lequel repose le livre. Les prisonniers politiques de naissance noble n’étaient pas séparés des autres. Il portait des fers aux jambes en permanence, travaillant, dormant et se lavant avec eux, et ils ne furent retirés qu’à la fin de la peine. Il décrivit plus tard les baraquements à Mikhaïl : sales, sans chauffage au sens qui comptait, remplis d’hommes, le sol couvert de deux centimètres de crasse, et pas une heure en quatre ans où il fut seul.

Le livre qu’il en tira, commencé dans le journal Russki Mir en septembre 1860 et publié en feuilleton complet dans la revue Vremia d’avril 1861 à décembre 1862, est placé derrière un écran. Le narrateur est un noble nommé Goriantchikov, envoyé en Sibérie pour avoir tué sa femme, et le manuscrit est présenté comme des papiers retrouvés. Personne n’était dupe, et l’écran n’était pas destiné aux lecteurs. Il était destiné au censeur, et il fonctionna : le premier compte rendu publié du système pénitentiaire russe passa.

Ce qu’il contient n’est pas une protestation. C’est un ensemble d’observations d’un homme qui avait cru quelque chose sur le peuple russe et qui découvrait la réalité.

Des forçats ayant commis des meurtres effroyables se montraient doux avec les animaux et les enfants. Des hommes fouettés à demi morts rivalisaient pour montrer qu’ils ne sentaient rien. La prison monta une pièce de Noël, et le jeu était bon. Un homme pouvait être brisé par sa peine tandis qu’un autre, dans le même baraquement, restait intact. Surtout, les paysans le haïssaient, personnellement, pour être un gentilhomme, et il n’y avait rien qu’il puisse faire en quatre ans pour changer cela. Cette dernière découverte fit plus pour détruire sa politique que les fers eux-mêmes.

Un épisode de ces années-là, il ne le publia qu’en 1876, dans Journal d’un écrivain, sous le titre Le Paysan Maréï. C’est la semaine de Pâques en prison, les forçats sont ivres, il y a une bagarre au couteau, et il sort dans la cour, incapable de le supporter. Allongé sur les planches, il se souvient avoir eu neuf ans dans la propriété familiale, courant terrifié devant un loup imaginaire, et un serf labourant à proximité qui s’était arrêté, l’avait signé de la croix, lui avait dit qu’il n’y avait pas de loup, et lui avait touché la joue d’une main noire de terre. Le sens de ce souvenir, tel qu’il le formule, est que le paysan ivre dans la cour, dont il ne supportait pas le visage, pouvait être Maréï. Il ne pouvait pas le savoir. Il n’y avait aucun moyen de le savoir de l’extérieur.

Tolstoï, qui n’était d’accord avec Dostoïevski sur presque rien et n’aimait pas ce qu’il avait entendu dire de lui, confia à Nikolaï Strakhov en 1880 qu’il ne connaissait pas de meilleur livre dans la littérature russe moderne, Pouchkine compris.

Ce que Dostoïevski croyait au sujet de Dieu

La question est posée sans cesse et mal répondue dans les deux sens, parce que sa propre réponse change de forme selon le document cité.

L’énoncé le plus clair se trouve dans une lettre écrite depuis Omsk en 1854, peu après sa sortie de prison, à Natalia Fonvizina, l’une des épouses décembristes qui avait accueilli le convoi des forçats à Tobolsk :

Je veux vous dire, à propos de moi-même, que je suis un enfant de ce siècle, un enfant d’incrédulité et de scepticisme, et probablement (je le sais même) le resterai jusqu’à la fin de ma vie. Combien cela m’a-t-il tourmenté (et me tourmente encore aujourd’hui), ce désir de croire, qui n’en est que plus fort à cause des preuves que j’ai contre lui… Je crois qu’il n’y a rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Sauveur… Si quelqu’un me prouvait que le Christ est hors de la vérité, et si la vérité excluait vraiment le Christ, je préférerais rester avec le Christ plutôt qu’avec la vérité. Lettre à N. D. Fonvizina, Omsk, 1854, trad. Ethel Colburn Mayne

Ce n’est pas la phrase d’un homme qui a réglé quoi que ce soit. C’est un homme qui choisit une personne plutôt qu’une proposition, et qui dit ouvertement qu’il sait ce qu’il fait.

Dans le carnet de sa dernière année, il le formula plus brièvement : il ne croyait pas comme croit un enfant, et son hosanna était passé par un grand creuset de doute. La phrase est conservée dans les papiers publiés sous le titre Literaturnoïe nasledstvo, et citée dans The Dostoevsky Encyclopedia de Kenneth Lantz.

Deux conséquences traversent les romans.

La première est que le plaidoyer pour la foi n’est jamais autorisé à être un argument, parce qu’il ne pensait pas qu’il en existât un capable de tenir. L’enseignement du père Zosime, au livre six des Frères Karamazov, n’est la preuve de rien. C’est la description d’une manière de se tenir envers autrui, dont l’affirmation centrale est que chacun est réellement responsable envers tous pour tout :

croyez-moi, chacun est réellement responsable devant tous les hommes, pour tous les hommes et pour tout. Les Frères Karamazov, livre VI, chapitre 2, trad. Constance Garnett

Et sa définition de la damnation n’est pas un lieu :

Pères et maîtres, je m’interroge : « Qu’est-ce que l’enfer ? » Je soutiens que c’est la souffrance de ne pouvoir aimer. Les Frères Karamazov, livre VI, chapitre 3, trad. Constance Garnett

La seconde conséquence est qu’il savait perdre du terrain. En écrivant Karamazov, il dit à son éditeur que la thèse d’Ivan recevrait une réponse dans le livre suivant, et s’inquiéta dans ses lettres de savoir si cette réponse serait assez forte pour des lecteurs qui venaient de lire l’objection. Le concept de Mikhaïl Bakhtine de romans polyphoniques, aux personnages dont les voix sont véritablement indépendantes de leur auteur, explique pourquoi cette inquiétude était justifiée. Dostoïevski ne pouvait pas affaiblir Ivan sans mentir, et il ne le voulait pas.

Les années du milieu

Les années 1860 furent chaotiques. Il rentra à Pétersbourg, lança une revue avec son frère Mikhaïl, et la perdit à cause de la censure. Sa femme mourut. Mikhaïl mourut un peu moins de trois mois plus tard, laissant des dettes que Fiodor reprit à son compte. Il tomba dans une liaison destructrice avec Apollinaria Souslova et dans une roulette compulsive, perdant de l’argent qu’il n’avait pas, à répétition, à Wiesbaden et à Baden-Baden.

Pris au piège d’un contrat qui aurait donné à un éditeur les droits sur tout ce qu’il écrirait pendant neuf ans s’il ne livrait pas un roman en un mois, il engagea une sténographe. Anna Snitkina avait vingt ans. Ils achevèrent Le Joueur en vingt-six jours, et il l’épousa quelques mois plus tard. Elle prit en charge l’argent, négocia avec les éditeurs, devint finalement son propre éditeur, maîtrisa le jeu, et fut la raison principale pour laquelle les derniers romans existent.

L’épilepsie, apparue en Sibérie ou avant, fut sévère tout au long de sa vie. Il décrivit l’aura précédant une crise comme quelques secondes d’harmonie et de certitude complètes, je donnerais ma vie entière pour cet unique instant, puis l’effondrement et les jours de dépression qui suivaient. Il la mit directement dans le prince Mychkine de L’Idiot, et la donna à Smerdiakov dans Karamazov, où elle est simulée.

Le jeu de Dostoïevski, et le roman écrit en vingt-six jours

Le contrat fut signé le 1er juillet 1865. Fiodor Stellovski, un éditeur spécialisé dans le rachat d’écrivains en difficulté, paya trois mille roubles pour le droit de publier une édition complète, et y attacha une condition : un nouveau roman d’au moins douze feuilles imprimées, livré avant le 1er novembre 1866. S’il n’arrivait pas, Stellovski posséderait les droits d’édition sur tout ce que Dostoïevski avait écrit et tout ce qu’il écrirait durant les neuf années suivantes, sans plus rien payer pour aucun de ces textes.

Les trois mille roubles allèrent aux créanciers et à la roulette. Début octobre 1866, le roman n’existait pas, et il publiait en même temps Crime et Châtiment en feuilleton dans Le Messager russe, avec des livraisons dues.

Il engagea une sténographe, une profession nouvelle en Russie. Anna Grigorievna Snitkina avait vingt ans, l’une des premières femmes formées à l’école de sténographie de Pétersbourg, et avait lu Souvenirs de la maison des morts étant jeune fille. La dictée commença le 4 octobre. Il parlait le matin, elle transcrivait l’après-midi, il corrigeait le soir, et il écrivait Crime et Châtiment la nuit. La copie au propre du Joueur fut achevée le 30 octobre, vingt-six jours après le début.

Stellovski n’était pas disponible pour le recevoir. Son bureau refusa la livraison ; il avait quitté la ville. Dostoïevski porta le manuscrit à un commissariat de police le 1er novembre et le déposa contre un reçu daté, ce qui explique pourquoi le contrat échoua et pourquoi les droits ne furent jamais transférés.

Il épousa Anna le 15 février 1867. Ils quittèrent la Russie deux mois plus tard, en partie pour sa santé et largement pour échapper aux créanciers, et restèrent à l’étranger quatre ans, à Dresde, Baden-Baden, Genève et Florence.

Le jeu continua pendant presque tout ce temps. Il croyait posséder un système, que ce système fonctionnait, et que ses pertes venaient de son propre échec à le suivre, qui est la structure ordinaire de la chose. Il mit en gage les vêtements d’Anna, ses bijoux, son propre manteau, et écrivit des lettres d’autoreproche si complètes qu’elles se lisent comme un genre en soi.

Cela s’arrêta en avril 1871, à Wiesbaden. Il perdit ce qu’il lui restait, chercha dans des rues inconnues, dans le noir, une église, trouva une synagogue à la place, et écrivit à Anna ce soir-là que quelque chose s’était passé et que l’illusion de dix ans avait disparu. Il lui manquait six mois et demi avant ses cinquante ans. Il ne joua plus jamais, et la décennie qui suivit produisit Les Démons, L’Adolescent et Les Frères Karamazov.

La part d’Anna dans cette histoire n’est pas un ornement. Elle prit en charge les comptes du foyer, puis les contrats, puis l’impression : elle publia elle-même Les Démons en 1873, éliminant les intermédiaires qui avaient acheté son travail à bas prix, et à la fin de la décennie, les dettes qu’il portait depuis la mort de son frère étaient épongées.

L’épilepsie de Dostoïevski, et ce que les romans en font

L’origine est disputée. L’histoire selon laquelle sa première crise serait survenue à l’annonce de la mort de son père en 1839 vient de sa fille Lioubov, écrivant des décennies plus tard, et aucun document contemporain ne l’appuie. Le registre fiable commence en Sibérie : il y a des crises à Omsk, et un certificat médical militaire de Semipalatinsk datant des années 1850. À partir de là et jusqu’à sa mort, il en eut régulièrement, en tint un registre privé dans ses carnets, et organisa sa vie de travail autour des jours de confusion et de dépression qui suivaient chacune d’elles.

Ce qui rendit cela matière à fiction fut l’aura. Il décrivit quelques secondes précédant certaines crises où tout se résolvait, et disait qu’il échangerait sa vie contre elles. Il en donna la description deux fois, à deux personnages, dans deux romans.

Le prince Mychkine, dans L’Idiot, raisonne contre lui-même à ce sujet et perd :

« Qu’importe que ce ne soit qu’une maladie, une tension anormale du cerveau, si, en m’en souvenant et en l’analysant, cet instant m’apparaît comme un instant d’harmonie et de beauté au plus haut degré, un instant de sensation la plus profonde, débordant de joie et de ravissement sans bornes, de dévotion extatique, de vie la plus complète ? »… Puisque, dans le dernier instant de conscience précédant l’attaque, il pouvait se dire à lui-même, en pleine possession du sens de ses mots : « Je donnerais ma vie entière pour cet unique instant », alors, sans doute, cela valait pour lui une vie entière. L’Idiot, partie II, chapitre 5, trad. Eva Martin

Kirillov, dans Les Démons, donne à la même expérience un cadre athée, et cela la rend plus troublante encore :

Il y a des secondes, elles viennent par cinq ou six à la fois, où l’on sent soudain la présence de l’harmonie éternelle pleinement atteinte. Ce n’est rien de terrestre, je ne veux pas dire au sens où ce serait céleste, mais en ce sens que l’homme, sous sa forme terrestre, ne peut le supporter. Il doit se transformer physiquement ou mourir. Les Démons, partie III, chapitre 5, trad. Constance Garnett

La réponse de Chatov, aussitôt, est de demander si cela lui arrive souvent, et de l’avertir que c’est le commencement de l’épilepsie. Dostoïevski place le diagnostic dans la pièce et laisse la question ouverte, ce qui est la seule chose intellectuellement honnête à faire, et c’est exactement ce que fait la littérature médicale depuis lors.

Smerdiakov est le troisième usage, et le plus froid. Il est épileptique ; il simule une crise dans la cave pour se ménager un alibi, puis en fait une véritable, ce qui est le détail qui rend l’alibi crédible. Un meurtre, dans un grand roman, tient à la différence entre une crise simulée et une crise réelle, écrite par un homme qui savait à quoi ressemblaient l’une et l’autre de l’intérieur.

Le débat médical à son sujet dure depuis un siècle. Freud, en 1928, affirma que les crises étaient hystériques plutôt qu’organiques, et exprimaient une culpabilité liée à la mort du père ; cette lecture dépend d’un meurtre qui n’a probablement pas eu lieu et d’une date d’apparition non documentée, et elle n’a pas survécu. Théophile Alajouanine, écrivant dans Brain en 1963, proposa une épilepsie du lobe temporal sur la base de l’aura extatique. Henri Gastaut soutint en 1978, dans Epilepsia, une épilepsie généralisée à la place. Les travaux ultérieurs sont pour la plupart revenus vers Alajouanine, et les crises extatiques sont désormais un phénomène reconnu avec sa propre littérature, où les descriptions de Dostoïevski sont encore citées comme preuve, parce que rien de meilleur n’a été écrit par un patient.

Il existe un fait supplémentaire, et il n’est pas clinique. Son fils Aliocha, né en 1875, mourut le 16 mai 1878 après une crise qui dura des heures. L’enfant avait deux ans et neuf mois et avait hérité la maladie de son père. Dostoïevski se rendit avec le philosophe Vladimir Soloviev au monastère d’Optina Poustyne en juin, et passa trois jours avec le starets Ambroise, l’un des modèles de Zosime.

Dans le second livre des Frères Karamazov, une paysanne qui a marché trois cents kilomètres raconte à Zosime son fils mort :

Il avait trois ans, trois ans moins trois mois. Les Frères Karamazov, livre II, chapitre 3, trad. Constance Garnett

Zosime demande son nom. C’est Alexeï.

L’argument

Les idées de Dostoïevski ne s’extraient pas comme celles d’un philosophe, parce que sa méthode consiste à donner la version la plus forte possible d’une position à un personnage qui va ensuite la vivre jusqu’au bout. Le terme de Mikhaïl Bakhtine pour cela est polyphonie : les voix sont véritablement indépendantes, et l’auteur ne les invalide pas. C’est pourquoi le réquisitoire contre Dieu dans ses romans est plus fort que le plaidoyer pour lui, et Dostoïevski le savait, et écrivit à son éditeur dans une inquiétude proche de la panique quant à savoir si sa réponse tiendrait.

Contre l’homme rationnel

Carnets du sous-sol (1864) est la charnière, et il vise une cible précise : la croyance assurée des années 1860 selon laquelle, une fois qu’ils comprendront leur véritable intérêt, les gens agiront en conséquence, et qu’une société organisée sur des principes rationnels produira des citoyens heureux.

La réponse de l’Homme du souterrain est que les êtres humains brûleront tout le système pour le plaisir de prouver qu’ils ne sont pas une touche de piano. Donnez à un homme la prospérité universelle et rien à faire, et il inventera la destruction par pure ingratitude, simplement pour établir qu’il est une personne et non un jeu d’orgue. Deux fois deux font quatre n’est plus de la vie, selon lui : c’est le commencement de la mort.

Ce qui fait de cela plus qu’une crise de colère, c’est que celui qui parle n’a rien d’admirable. Il est méchant, paralysé, cruel envers une prostituée qui lui montre de la gentillesse, et parfaitement conscient de tout cela. Dostoïevski ne l’approuve pas. Il démontre que le récit rationnel des êtres humains n’a aucune place pour cet homme, et que cet homme est extrêmement commun.

Contre l’homme extraordinaire

Crime et Châtiment (1866) prend une théorie et la loge dans un corps. Raskolnikov, étudiant pauvre et doué, a publié un article soutenant que les gens ordinaires doivent obéir à la loi tandis que les gens extraordinaires, Lycurgue et Solon et Napoléon parmi eux, ont le droit de la franchir si leur idée l’exige. Il assassine une prêteuse sur gages pour savoir de laquelle des deux catégories il relève.

L’intérêt du roman n’est pas le crime, qui survient tôt, mais la découverte que la théorie n’a aucun moyen de rendre compte de ce qui se passe ensuite : il n’est pas tourmenté par la conscience au sens pieux du terme, il se désintègre, incapable de soutenir tout contact avec autrui, et cet effondrement n’est pas une punition venue de l’extérieur mais un fait sur ce qu’il est. Napoléon pouvait franchir la limite. Raskolnikov, s’avère-t-il, est un homme qui aime sa mère et ne peut regarder sa sœur en face.

Contre lui-même

Les Frères Karamazov (1880) contient, en deux chapitres, le réquisitoire le plus fort jamais écrit contre Dieu dans la littérature, écrit par un croyant qui ne pouvait pas l’affaiblir sans mentir.

Dans La Révolte, Ivan dit à son frère Aliocha qu’il accepte Dieu, mais qu’il n’accepte simplement pas le monde que Dieu a fait. Il produit alors un catalogue, tiré de faits divers réels que Dostoïevski avait rassemblés : une enfant de cinq ans battue et enfermée dans une remise glaciale par ses parents, et forcée de manger ses propres excréments, priant le bon Dieu chéri dans le noir ; un jeune serf de huit ans qui jette une pierre sur le chien d’un général et qui est mis en pièces par la meute devant sa mère.

L’argument d’Ivan n’est pas que cela réfute Dieu. C’est plus subtil et bien plus difficile. Supposons que l’harmonie finale advienne et que chacun comprenne et pardonne. Il n’en veut pas. Il refuse de faire partie d’un arrangement dans lequel une mère embrasse l’homme qui a lancé les chiens sur son fils. Le prix demandé pour l’harmonie est trop élevé. Ce n’est pas Dieu que je n’accepte pas, Aliocha. Je lui rends simplement, très respectueusement, mon billet.

Puis vient Le Grand Inquisiteur. Le Christ revient à Séville pendant l’Inquisition, il est reconnu, et un Cardinal de quatre-vingt-dix ans le fait arrêter puis vient dans sa cellule pour lui expliquer. Le Christ a commis une seule erreur : il a refusé les trois tentations du désert et a ainsi donné à l’humanité la liberté. Mais les gens ne veulent pas de la liberté ; ils veulent du pain, et quelqu’un devant qui s’incliner, et quelqu’un à qui remettre leur conscience. L’Église a passé quinze cents ans à corriger cette erreur, reprenant la liberté et donnant aux gens du miracle, du mystère et de l’autorité en échange, ce qui les rend heureux. Demain, je te brûlerai.

Le Christ ne dit rien pendant tout le discours. À la fin, il embrasse le vieil homme sur ses lèvres exsangues. L’Inquisiteur frissonne, ouvre la porte, et dit : va, et ne reviens plus.

La réponse de Dostoïevski à Ivan n’est pas un argument. C’est Aliocha, et l’enseignement du père Zosime selon lequel chacun est responsable de tous envers tous, et les funérailles du garçon Iliouchetchka à la fin du livre. Que ce soit une réponse ou une esquive est la question que le roman laisse ouverte, et elle l’est délibérément.

Contre quoi argumentent les Carnets du sous-sol : Tchernychevski et le Palais de cristal

Le livre a un ennemi, et cet ennemi avait un nom et une adresse.

Nikolaï Tchernychevski était le principal critique radical de Russie. En 1862, il fut arrêté et enfermé dans la forteresse Pierre-et-Paul, dans une cellule du même bâtiment où Dostoïevski avait attendu treize ans plus tôt, et là, en environ quatre mois, il écrivit un roman. Que faire ? passa une censure désorientée en 1863 et devint le livre russe le plus influent du siècle auprès de la jeunesse. Lénine en tira son propre titre.

Sa philosophie est l’égoïsme rationnel. Les gens agissent par intérêt personnel ; l’essentiel de la misère humaine vient de l’incapacité à calculer correctement cet intérêt ; éduquez ce calcul, réorganisez l’économie sur des bases coopératives, et la vertu suivra de l’arithmétique. L’héroïne du roman rêve d’un avenir dans un édifice de fer et de verre, où chacun vit dans le confort et travaille de son plein gré.

Dostoïevski avait vu ce bâtiment. En juillet 1862, il passa huit jours à Londres et se rendit au Crystal Palace, le hall de fer et de verre de Joseph Paxton pour la Grande Exposition de 1851, alors reconstruit à Sydenham. Il en fit le récit l’année suivante dans Notes d’hiver sur impressions d’été, y voyant quelque chose de plus proche d’un temple que d’une exposition, une idole devant laquelle les gens acceptaient tranquillement de cesser de poser des questions.

Carnets du sous-sol est la réplique, et elle procède en trois mouvements.

L’intérêt n’est pas ce que dit l’arithmétique. Les êtres humains veulent une chose plus qu’ils ne veulent leur propre avantage, et c’est la capacité de vouloir. Donnez-leur un système parfaitement rationnel de leur propre bien, et ils trouveront la seule chose qui ne peut y être prévue, et la feront :

peut-être le seul but sur terre vers lequel tend l’humanité réside-t-il dans ce processus incessant d’atteindre, autrement dit dans la vie elle-même, et non dans la chose à atteindre, qui doit toujours s’exprimer comme une formule, aussi positive que deux fois deux font quatre, et une telle positivité n’est pas la vie, messieurs, mais le commencement de la mort. Carnets du sous-sol, partie I, chapitre 9, trad. Constance Garnett

Une personne n’est pas un mécanisme, et le prouvera à ses propres frais. C’est le passage de la touche de piano, et il est au centre du livre :

même si l’homme n’était vraiment rien de plus qu’une touche de piano, même si cela lui était prouvé par la science naturelle et les mathématiques, même alors il ne deviendrait pas raisonnable, mais ferait exprès quelque chose de pervers par pure ingratitude, simplement pour arriver à ses fins. Et s’il ne trouve pas de moyens, il inventera la destruction et le chaos, il inventera des souffrances de toutes sortes, uniquement pour arriver à ses fins. Carnets du sous-sol, partie I, chapitre 8, trad. Constance Garnett

Le bâtiment parfait est l’objection, pas la réponse. L’Homme du souterrain ne veut pas du palais de cristal, et en donne la raison par une image que nul lecteur n’oublie. Un poulailler qui protège de la pluie vaut la peine d’exister, et il s’en servira. Ce qu’il ne fera pas, c’est l’appeler un palais par gratitude de rester au sec, car alors il ne resterait plus rien à vouloir, ni nulle part où tirer la langue.

Deux choses, d’ordinaire, se perdent à propos de ce livre.

La première est ce que fit le censeur. Le chapitre dix de la première partie, où Dostoïevski disait que tout l’argument atteignait son point culminant, fut mis en pièces avant publication. Il écrivit à Mikhaïl le 26 mars 1864, furieux : les censeurs avaient laissé passer chaque page où il raillait et blasphémait, et avaient supprimé le passage où il tirait la conclusion, à savoir la nécessité de la foi et du Christ. Le manuscrit n’a pas survécu. Chaque édition imprimée depuis, dans chaque langue, imprime le texte mutilé, et la moitié positive de l’argument en est absente depuis cent soixante ans.

La seconde est que le livre a une seconde partie. À propos de la neige fondue est l’histoire du même homme parmi d’autres personnes : un dîner où il s’impose, une humiliation qu’il organise, et une jeune prostituée nommée Liza qui prend au sérieux son discours sur son avenir et vient le retrouver. Il la détruit alors pour avoir cru en lui, et comprend exactement ce qu’il fait pendant qu’il le fait. La première partie est l’argument. La seconde partie est l’argument debout dans une pièce avec quelqu’un, ce qui est la méthode véritable de Dostoïevski et la raison pour laquelle le livre est un roman et non un essai.

La théorie de Raskolnikov, et ce que Crime et Châtiment lui fait subir

La théorie de Raskolnikov est exposée par Raskolnikov lui-même, à voix haute, à un enquêteur de police, en partie trois, chapitre cinq, et la scène est le meilleur exposé bref que quiconque en ait jamais écrit.

Six mois avant le meurtre, il a publié un article dans un périodique. Sa thèse est que l’humanité se divise en deux catégories. La première est ordinaire, conservatrice, respectueuse de la loi, et existe pour se reproduire. La seconde a le don de dire un mot nouveau, et ne peut le dire qu’en brisant l’ancien :

Je soutiens que si les découvertes de Kepler et de Newton n’avaient pu être révélées qu’au prix du sacrifice de la vie d’un, d’une douzaine, d’une centaine d’hommes ou davantage, Newton aurait eu le droit, aurait même été tenu… d’éliminer la douzaine ou la centaine d’hommes pour faire connaître ses découvertes à l’humanité entière… tous… les législateurs et chefs des hommes, tels que Lycurgue, Solon, Mahomet, Napoléon, et ainsi de suite, furent tous sans exception des criminels, du seul fait qu’en établissant une loi nouvelle, ils transgressaient l’ancienne. Crime et Châtiment, partie III, chapitre 5, trad. Constance Garnett

Il vaut la peine de noter que la théorie n’est pas une licence pour l’appétit. Raskolnikov prend soin, dans le même discours, de préciser que Newton n’aurait eu aucun droit de voler sur le marché. Le droit est conféré par l’idée, et seulement par elle, ce qui le rend séduisant pour un étudiant intelligent, sans argent, et à la haute opinion de son propre esprit.

Le roman lui fait ensuite subir quatre choses, aucune par voie d’argument.

Il tue la mauvaise personne. Raskolnikov se rend à l’appartement pour assassiner Aliona Ivanovna, une vieille prêteuse sur gages qu’il s’est convaincu être un pou inutile. Sa demi-sœur Lizaveta, douce, inoffensive et effrayée par lui, entre pendant qu’il se tient là, hache en main, et il la tue aussi. La théorie n’a aucune catégorie pour Lizaveta. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il y aurait une seconde personne dans la pièce.

Elle échoue le jour même. Il ne franchit pas la limite. Il s’évanouit, il est malade pendant quatre jours, il ne peut regarder sa mère, il ne peut se tenir dans une pièce avec d’autres gens. Ce qui se brise n’est pas sa conscience au sens dévotionnel ; c’est sa capacité à demeurer parmi les êtres humains, et elle se brise immédiatement.

Elle est réfutée par ses propres mots, à une prostituée, en partie cinq. Il essaie trois explications sur Sonia et les abandonne l’une après l’autre. Pas l’argent. Pas sa mère. Puis :

Je voulais savoir alors, et vite, si j’étais un pou comme tout le monde ou un homme. Si je pouvais franchir les barrières ou non… Ai-je assassiné la vieille femme ? Je me suis assassiné moi-même, pas elle. Crime et Châtiment, partie V, chapitre 4, trad. Constance Garnett

La théorie exigeait qu’il ne pose pas la question. Comme il le dit à Sonia, le simple fait qu’il se soit demandé s’il en avait le droit prouve qu’il ne l’avait pas.

Elle survit. C’est la partie que la plupart des résumés omettent. Dans l’épilogue, dix-huit mois dans une peine sibérienne, Raskolnikov ne s’est pas repenti. Il repasse l’idée dans sa cellule et ne la trouve pas stupide ; il conclut seulement qu’il a échoué, et que les hommes qui ont réussi avaient donc raison, et non lui. Son changement, quand il survient, arrive par un rêve de fièvre, une peste de microbes intelligents où chaque personne infectée devient certaine d’être seule à détenir la vérité, et le monde se déchire parce qu’aucun de deux ne peut s’accorder sur ce qui est le mal et ce qui est le bien. Des armées entières s’attaquent en marchant. Les métiers sont abandonnés parce que chacun a une amélioration à proposer. C’est la théorie des hommes extraordinaires, accordée à tout le monde à la fois, et c’est la seule réfutation du livre que Raskolnikov accepte.

Porphyre Petrovitch, l’enquêteur, comprend tout cela depuis le début, ce pourquoi il ne rassemble presque aucune preuve. Sa méthode consiste à s’assurer que Raskolnikov sait qu’il est connu, puis à attendre.

Les Démons, l’affaire Netchaïev, et le chapitre que le rédacteur refusa

Le 21 novembre 1869, dans une grotte de l’académie agricole Petrovski, à la lisière de Moscou, cinq hommes en assassinèrent un sixième. La victime, Ivan Ivanov, était un étudiant qui avait contesté l’autorité de l’organisateur de la cellule. L’organisateur était Sergueï Netchaïev, qui avait dit aux autres qu’Ivanov était un indicateur, et dont le motif réel était de les lier entre eux par un crime partagé. Ils le battirent, l’étranglèrent, lui tirèrent dessus, lestèrent le corps et le placèrent sous la glace d’un étang. Il fut retrouvé en quelques jours.

Netchaïev s’enfuit à l’étranger. Au procès de ses complices, l’accusation produisit un document qu’il avait écrit, le Catéchisme du révolutionnaire, qui affirme que le révolutionnaire est un homme voué à sa perte, sans intérêts, sentiments ni attachements propres, et que tout ce qui sert la révolution est moral. Netchaïev fut extradé de Suisse en 1872 comme meurtrier de droit commun, et mourut à la forteresse Pierre-et-Paul en 1882.

Dostoïevski lut les rapports à l’étranger et commença ce qu’il avait prévu comme un court roman polémique. Cela devint Les Démons, et c’est le livre le plus hostile qu’il ait écrit.

Sa politique est laide, et son diagnostic ne l’est pas. Trois choses l’ont maintenu vivant.

La première est Piotr Verkhovenski, l’organisateur, qui n’a aucune croyance et comprend parfaitement qu’un mouvement se tient par la complicité plutôt que par la doctrine. C’est un portrait de Netchaïev, et ce n’est pas une caricature.

La seconde est Chigalev, un théoricien qui présente son système à la cellule et rapporte, sans embarras, où il aboutit :

Je suis perplexe devant mes propres données, et ma conclusion est en contradiction directe avec l’idée initiale dont je pars. Partant de la liberté sans limites, j’arrive au despotisme sans limites. Les Démons, partie II, chapitre 7, trad. Constance Garnett

Son système divise l’humanité en un dixième doté d’une liberté absolue et neuf dixièmes réduits à un troupeau, et il le présente comme la seule solution disponible. La pièce rit de lui. Personne, au vingtième siècle, n’a ri.

La troisième est Kirillov, qui a poussé la logique d’un monde sans Dieu plus loin que quiconque d’autre chez Dostoïevski, et atteint une conclusion que personne d’autre n’atteint. S’il n’y a pas de Dieu, la volonté est la seule chose divine qui reste ; et le seul acte qui prouve une volonté absolument libre est un suicide commis sans aucune raison :

Depuis trois ans je cherche l’attribut de ma divinité, et je l’ai trouvé ; l’attribut de ma divinité, c’est le vouloir-de-soi. Les Démons, partie III, chapitre 6, trad. Constance Garnett

Il est doux, gentil avec les enfants, et parfaitement sérieux. Verkhovenski, qui ne croit à rien de tout cela, utilise le suicide projeté pour couvrir un meurtre.

Le roman a aussi un trou. Dostoïevski écrivit un chapitre, Chez Tikhon, où Stavroguine apporte à un moine une confession imprimée d’avoir violé une enfant de onze ans et de l’avoir laissée se pendre pendant qu’il attendait dans la pièce voisine. Mikhaïl Katkov, rédacteur du Messager russe, où le roman paraissait, refusa de l’imprimer. Le récit de Strakhov sur ce refus est explicite, et le chapitre n’entra jamais dans le livre du vivant de Dostoïevski. Il fut publié à partir des épreuves conservées en 1922, et traduit en anglais la même année par S. S. Koteliansky et Virginia Woolf pour la Hogarth Press. La plupart des éditions modernes le restaurent en annexe, ce qui signifie que le fait central sur le personnage central se trouve, dans chaque impression, au mauvais endroit.

La révolte d’Ivan Karamazov, et le billet rendu

Le chapitre est le livre cinq, chapitre quatre, et il se déroule dans une taverne. Ivan a vingt-trois ans et s’apprête à quitter la ville. Aliocha en a vingt et est novice. C’est la seule longue conversation que les deux frères aient dans tout le roman.

Ivan commence par tout concéder. Il accepte Dieu, dit-il, et la géométrie euclidienne, et la possibilité qu’à la fin toute souffrance soit expliquée et que le dessein entier se révèle avoir été juste. Puis il pose une restriction à la discussion : seulement les enfants. Les adultes ont mangé la pomme et peuvent être mis en cause. Les enfants n’ont consenti à rien.

Les cas sont réels. Dostoïevski les a tirés de faits divers et de comptes rendus judiciaires, et Ivan le dit lui-même dans le texte, attribuant l’un d’eux à un recueil d’antiquités russes qu’il venait de lire.

Une fillette de cinq ans, battue par ses parents jusqu’à ce que son corps ne soit plus qu’une ecchymose, puis enfermée toute la nuit dans des latrines glaciales pour n’avoir pas demandé qu’on la prenne dans les bras, le visage barbouillé et la bouche remplie d’excréments par sa mère, se frappant la poitrine du poing dans le noir et priant le bon Dieu chéri de la protéger.

Un jeune serf de huit ans qui jette une pierre par jeu et estropie le chien d’un général. Le général le fait retirer à sa mère et enfermer toute la nuit. Le lendemain matin, la maisonnée est rassemblée, la mère placée devant, l’enfant déshabillé, on lui dit de courir, et la meute le traque devant elle.

Puis vient l’argument, qui n’est pas celui que la plupart des lecteurs attendent. Ivan ne conclut pas que Dieu n’existe pas. Il conclut qu’il n’assistera pas :

Je comprends, bien sûr, quel bouleversement de l’univers ce sera, quand tout, au ciel et sur la terre, se fondra en un seul hymne de louange… Quand la mère embrassera le monstre qui a jeté son enfant aux chiens, et que tous trois s’écrieront en pleurant : « Tu es juste, ô Seigneur », alors, certes, la couronne de la connaissance sera atteinte et tout sera éclairci. Mais ce qui m’arrête ici, c’est que je ne peux accepter cette harmonie… Je ne veux pas que la mère embrasse le bourreau qui a jeté son fils aux chiens. Elle n’ose pas lui pardonner… D’ailleurs, le prix demandé pour l’harmonie est trop élevé ; nos moyens ne suffisent pas à payer si cher pour y entrer. Aussi je me hâte de rendre mon billet d’entrée, et si je suis un honnête homme, je suis tenu de le rendre le plus tôt possible. Et c’est ce que je fais. Ce n’est pas Dieu que je n’accepte pas, Aliocha, seulement je lui rends, très respectueusement, le billet. Les Frères Karamazov, livre V, chapitre 4, trad. Constance Garnett

Le geste est techniquement précis. Ivan accorde tout le dossier théologique, y compris l’harmonie finale et le pardon, puis refuse au motif que la mère n’a aucune légitimité à pardonner au nom de l’enfant, et que personne d’autre ne l’a non plus. La dette ne peut être réglée, parce que la créancière est morte et qu’elle avait quatre ans.

Puis il pose à Aliocha une question à réponse unique : si, chargé de bâtir le bonheur final de l’humanité, Aliocha accepterait le poste, sachant que le dessein exigeait de torturer à mort une petite créature et de fonder toute la structure sur ses larmes non vengées.

« Non, je n’accepterais pas », dit doucement Aliocha. Les Frères Karamazov, livre V, chapitre 4, trad. Constance Garnett

C’est la réponse du saint du roman, et c’est un assentiment.

Ce que Dostoïevski lui oppose, deux livres plus tard, c’est Zosime : non un contre-argument, mais l’affirmation que la comptabilité elle-même est l’erreur, que la responsabilité n’est pas divisible, et que chacun est responsable de tous envers tous. Cela ne répond pas à l’objection d’Ivan. Cela refuse d’appartenir à la même discipline que l’objection d’Ivan. Que ce soit une réponse plus profonde ou un changement de sujet est l’argument que le livre laisse en suspens, et il tourne depuis cent quarante-cinq ans.

Le Grand Inquisiteur, expliqué pas à pas

Ivan fait suivre La Révolte d’un poème qu’il n’a jamais écrit, et le récite de mémoire dans la taverne. Il occupe le livre cinq, chapitre cinq.

Le décor. Séville, au seizième siècle, au sommet de l’Inquisition. La veille, une centaine d’hérétiques ont été brûlés en présence de la cour et de la ville entière. Le Christ revient, sans s’annoncer, marchant parmi le peuple, qui le reconnaît aussitôt. Il guérit un aveugle. On porte en terre le cercueil d’une enfant, et il la ressuscite.

L’arrestation. Le Cardinal Grand Inquisiteur, un vieillard de près de quatre-vingt-dix ans, a observé depuis la lisière de la foule. Il désigne le Christ du doigt, les gardes l’emmènent, et la foule, qui pleurait sur lui un instant plus tôt, s’incline devant le Cardinal. Cette nuit-là, le vieil homme vient seul à la cellule avec une lampe.

L’accusation. Le Christ a commis une seule erreur. Il s’est vu offrir trois choses dans le désert par l’esprit sage et redoutable, et a refusé les trois, au motif que les hommes devaient le suivre librement. La liberté était le don. C’est aussi le fardeau que personne ne peut porter.

La première tentation fut le pain. Change les pierres en pains, et l’humanité te suivra comme un troupeau. Le Christ refusa, au motif qu’une obéissance achetée par du pain ne vaut rien. L’Inquisiteur répond que les gens ne resteront pas libres et affamés, que la tour qu’ils bâtissent sans lui ne sera jamais achevée, et qu’à la fin ils déposeront leur liberté aux pieds de l’Église et demanderont à être nourris. Il livre le slogan qu’ils écriront sur la bannière : nourris les hommes, puis demande-leur la vertu.

La deuxième fut le miracle au pinacle du temple, et la troisième les royaumes du monde. L’Inquisiteur énonce la forme générale :

Il y a trois puissances, trois puissances seulement, capables de vaincre et de tenir captive à jamais la conscience de ces rebelles impuissants, pour leur bonheur : ces forces sont le miracle, le mystère et l’autorité. Tu as rejeté les trois, et tu en as toi-même donné l’exemple. Les Frères Karamazov, livre V, chapitre 5, trad. Constance Garnett

L’aveu. Puis vient la phrase autour de laquelle tourne tout le discours. L’Inquisiteur lui dit que l’Église n’est plus de son côté depuis huit siècles ; qu’elle a pris ce que l’esprit offrait et a rejoint les rangs de ceux qui ont corrigé son œuvre ; qu’elle détient le mystère au nom de gens qui ne pourraient survivre à le connaître, qu’elle les laisse pécher, les pardonne, et leur retire la liberté des mains afin qu’ils puissent être heureux de la seule manière dont ils sont capables de l’être.

Le motif n’est pas le pouvoir. L’Inquisiteur dit qu’il fut lui-même autrefois dans le désert, mangeant sauterelles et racines, s’efforçant d’être l’un des forts ; il est revenu vers les faibles par pitié, et sa vie est un acte d’amour réfléchi pour des gens que le Christ, selon lui, a trop respectés.

La sentence. Puis, calmement :

Je le répète, demain tu verras ce troupeau obéissant qui, à un signe de moi, se hâtera d’entasser les braises ardentes autour du bûcher sur lequel je te brûlerai pour être venu nous gêner. Car si quelqu’un a jamais mérité nos bûchers, c’est bien toi. Demain je te brûlerai. Les Frères Karamazov, livre V, chapitre 5, trad. Constance Garnett

La réponse. Le Christ n’a rien dit pendant tout le discours et ne dit rien maintenant. Il traverse la cellule et embrasse le vieil homme sur ses lèvres exsangues et âgées. L’Inquisiteur frissonne, va vers la porte, l’ouvre, et lui dit de partir et de ne plus revenir. Il le laisse sortir dans les rues obscures. Le baiser brûle dans le cœur du vieil homme, dit Ivan, et le vieil homme garde son idée.

Ce qu’il faut en penser. La première réaction d’Aliocha est que le poème fait l’éloge de Jésus plutôt que son procès, et c’est une lecture réelle, non naïve. Le propre verdict d’Ivan, immédiatement après, est que c’est un poème insensé écrit par un étudiant insensé, incapable d’écrire deux vers. Les deux sont dans le texte, et aucun des deux n’est l’auteur.

Dostoïevski l’a écrit comme une attaque contre deux choses qu’il tenait pour identiques : l’Église romaine, qu’il pensait avoir accepté la troisième tentation dès le huitième siècle, et le socialisme européen, qu’il pensait offrir le même marché sans l’encens. Le vingtième siècle l’a lu autrement, et n’a pas pu faire autrement, parce que le discours décrit avec précision un État qui retire une liberté insupportable à une population reconnaissante et appelle ce retrait de la compassion.

Freud, qui tenait le roman pour le plus magnifique jamais écrit, plaçait ce chapitre parmi les sommets de la littérature mondiale. Il n’était pas un lecteur bienveillant envers la religion de Dostoïevski, ce qui rend le jugement plus significatif, non moins.

Si Dostoïevski a écrit que si Dieu n’existe pas, tout est permis

Il ne l’a pas écrit. La phrase ne figure pas dans Les Frères Karamazov. Aucun personnage ne la prononce, en ces termes, sous cette forme. Ce que le roman contient, c’est une formule prononcée par sept autres personnes avant qu’elle ne détruise l’homme à qui on l’attribue, et la distance entre ces deux faits est tout l’enjeu du livre.

L’expression russe est vsio pozvoleno. Constance Garnett la rend par everything is lawful et all things are lawful, et elle revient une douzaine de fois dans son texte. Elle n’est jamais une seule fois introduite par Ivan Karamazov comme sa propre proposition.

Où cela commence. Livre deux, chapitre six, dans la cellule du starets Zosime, où Piotr Mioussov, qui n’aime pas Ivan, divertit la pièce avec quelque chose qu’Ivan aurait dit lors d’une soirée, cinq jours plus tôt :

Ivan Fiodorovitch a ajouté, entre parenthèses, que toute la loi naturelle réside dans cette foi, et que si l’on détruisait chez l’humanité la croyance en l’immortalité, non seulement l’amour mais toute force vivante entretenant la vie du monde se tarirait aussitôt. Bien plus, rien alors ne serait immoral, tout serait permis, jusqu’au cannibalisme. Les Frères Karamazov, livre II, chapitre 6, trad. Constance Garnett

Deux choses méritent d’être notées. C’est un propos rapporté, de seconde main, par un témoin hostile. Et la condition n’est pas l’existence de Dieu. C’est la croyance en l’immortalité. La thèse d’Ivan, telle que la rapporte Mioussov, est qu’il n’existe aucune loi naturelle obligeant quiconque à aimer son prochain, que la croyance en la survie personnelle était la seule chose qui en ait jamais fourni une, et que sans elle, l’égoïsme devient non seulement permis, mais la voie rationnelle, voire honorable. Dmitri, qui écoute de l’autre côté de la pièce, dit seulement : je m’en souviendrai.

Comment cela se propage. Le séminariste Rakitine le répète à Aliocha le jour même, sous une forme plus grossière et avec mépris, comme s’il n’y a pas d’immortalité de l’âme, alors il n’y a pas de vertu, et tout est permis, et l’appelle une théorie séduisante pour les canailles. Dmitri, en prison, tente de le faire dire directement à Ivan et n’obtient qu’une dérobade.

Où Ivan y touche. Une fois, à la fin du livre cinq, immédiatement après le Grand Inquisiteur. Aliocha, effrayé pour lui, lui jette la formule au visage, et Ivan pâlit avant de répondre :

« Ah, tu as rattrapé la phrase d’hier, celle qui a tant offensé Mioussov, et que Dmitri a saisie si naïvement, en la reformulant », dit-il avec un sourire étrange. « Oui, si tu veux, ‹ tout est permis ›, puisque le mot a été dit. Je ne le nierai pas. » Les Frères Karamazov, livre V, chapitre 5, trad. Constance Garnett

C’est le point le plus proche où le roman s’approche de la formule, et c’est un assentiment donné sous pression à une formule que quelqu’un d’autre a mise dans sa bouche, immédiatement après quoi il dit qu’il ne la reniera pas et demande si son frère va le renier, lui.

Où cela tue. Smerdiakov, le demi-frère illégitime et cuisinier de la maison, écoute Ivan parler depuis des années et l’a compris avec une exactitude littérale totale et sans aucune ironie. Au livre onze, chapitre huit, il produit l’argent et explique :

J’avais bien l’idée de commencer une vie nouvelle avec cet argent, à Moscou, ou mieux encore, à l’étranger. J’en rêvais, surtout parce que « tout est permis ». C’était bien juste, ce que vous m’avez enseigné, car vous m’en avez beaucoup parlé. Car s’il n’y a pas de Dieu éternel, il n’y a rien de tel que la vertu, et il n’en est nul besoin. Vous aviez raison sur ce point. Les Frères Karamazov, livre XI, chapitre 8, trad. Constance Garnett

Et plus tôt dans la même scène, en le regardant trembler :

« Vous étiez bien hardi alors. Vous disiez que « tout était permis », et comme vous avez peur maintenant. » Les Frères Karamazov, livre XI, chapitre 8, trad. Constance Garnett

Où cela se retourne. Au chapitre suivant, Ivan, dans les premières heures de sa fièvre cérébrale, reçoit la visite d’un diable qui lui récite son propre article, y compris le passage sur l’ère à venir où les hommes nieront Dieu, où l’homme-dieu apparaîtra, et où l’homme nouveau pourra franchir toute barrière de l’ancienne morale si nécessaire. Le diable délivre la formule dans les propres mots d’Ivan, puis ajoute l’observation qui l’achève : si un homme veut escroquer, pourquoi a-t-il besoin d’une sanction morale pour le faire.

Où cela entre dans le dossier. Au procès, le procureur cite Smerdiakov citant Ivan, et dit à la cour que le domestique avait perdu la raison à cause de la théorie. Une remarque faite lors d’une soirée, cinq jours avant l’ouverture du roman, est désormais versée au dossier dans les mots d’un domestique mort, au procès du mauvais frère.

Ainsi, la formule dans le roman n’est pas une thèse. C’est une contagion dont l’itinéraire de transmission est documenté, et Dostoïevski en trace chaque étape délibérément.

Comment la version courte est sortie. Jean-Paul Sartre donna une conférence au Club Maintenant à Paris le 29 octobre 1945, publiée l’année suivante sous le titre L’existentialisme est un humanisme. On y lit ceci :

Dostoïevski a écrit un jour : « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis » ; et c’est là, pour l’existentialisme, le point de départ. Existentialism and Humanism, trad. Philip Mairet

La conférence fut le texte le plus lu que Sartre ait jamais écrit, et la formule en est sortie comme une citation, entre guillemets. Albert Camus reprit la même formule dans L’Homme révolté en 1951, et fit d’Ivan le cas par lequel, selon ses propres mots, commence véritablement l’histoire du nihilisme contemporain. Camus conserve la condition propre au roman, l’absence d’immortalité, et ne la fait jamais passer par l’existence de Dieu. À eux deux, la phrase est devenue le résumé standard, en une ligne, de Dostoïevski dans la philosophie occidentale, et elle y est restée.

Pourquoi la différence n’est pas du pédantisme. Quatre choses changent quand la version condensée remplace le roman.

La version de Sartre est une prémisse. C’est le point de départ net d’une philosophie où l’absence de Dieu supprime toute excuse et remet tout le poids sur la personne qui choisit. La version du roman n’est pas du tout une prémisse. C’est une rumeur, dite à propos d’Ivan avant d’être dite par lui, répétée par des gens qui la comprennent à moitié, et finalement prise au pied de la lettre par le seul membre de la maisonnée incapable de tenir une idée à distance.

La version de Sartre porte sur Dieu. Celle d’Ivan porte sur l’immortalité, et sur la thèse bien plus étrange que l’amour entre les êtres humains n’a aucun fondement naturel et a toujours été emprunté contre un avenir désormais retiré. C’est une position plus difficile et moins familière, et c’est celle avec laquelle le roman se débat réellement.

La version de Sartre n’a aucune conséquence en elle-même. Celle d’Ivan a un corps sur le sol d’un bureau et trois mille roubles dans un bas, et un homme qui n’a pas commis le meurtre et en est pourtant coupable.

Et le verdict du roman n’est pas rendu comme une réfutation. Ivan n’est convaincu de renoncer à l’idée ni par Zosime ni par Aliocha ni par personne. Il est détruit par une formule qu’il n’a jamais tout à fait prononcée, revenue par le détour du domestique, et la dernière chose que le lecteur le voit faire est s’effondrer.

Une concession, parce qu’elle est due. Comme résumé de la position d’Ivan, la phrase de Sartre n’est pas mauvaise. C’est une mauvaise citation attachée à une paraphrase adéquate, et la raison pour laquelle cela compte, c’est que Dostoïevski a passé huit cents pages sur la différence entre ce qu’un homme pense et ce qu’un autre l’entend dire.

Le père de Dostoïevski, et le parricide dans Les Frères Karamazov

Mikhaïl Andreïevitch Dostoïevski était un chirurgien militaire devenu médecin d’hôpital, buveur, méfiant, et sévère envers ses enfants comme envers les serfs du petit domaine de Darovoïe qu’il avait acheté en 1831. Il mourut en juin 1839, son fils avait dix-sept ans. La cause officielle enregistrée localement fut l’apoplexie.

Dans la famille, puis plus tard par écrit, on disait que ses paysans l’avaient tué dans un champ et avaient maquillé l’attaque. L’histoire se répète dans les mémoires, fut acceptée par presque tous les biographes pendant un siècle, et elle est irrésistible : elle place un père assassiné et détestable à la racine d’une œuvre qui culmine dans un roman sur un père assassiné et détestable.

Joseph Frank réexamina les preuves dans le premier volume de sa biographie, en 1976, et conclut que cela ne tient pas. Il y eut une enquête locale, et elle conclut à une attaque. Aucune charge ne fut retenue contre personne. L’histoire du meurtre est traçable jusqu’à des parties intéressées et à des souvenirs familiaux consignés longtemps après les faits, et elle n’est corroborée par aucun document contemporain. Le verdict de Frank est que l’apoplexie est la version la plus probable.

Cela compte surtout à cause de ce qui fut bâti dessus. En 1928, Freud apporta un essai, Dostoïevski et le parricide, à un volume savant sur le roman, l’ouvrant par le jugement que Les Frères Karamazov est le roman le plus magnifique jamais écrit et que le chapitre du Grand Inquisiteur figure parmi les sommets de la littérature mondiale. L’argument qui suit est que les crises de Dostoïevski n’étaient pas organiques mais hystériques, qu’elles commencèrent à la mort de son père, et qu’elles constituaient une autopunition pour l’avoir souhaitée.

Les deux affirmations porteuses sont aujourd’hui jugées infondées. Le meurtre n’est pas prouvé, et les premières preuves fiables d’épilepsie datent de la Sibérie, environ une décennie après 1839. L’essai reste l’un des textes de critique dostoïevskienne les plus cités hors de Russie, ce qui en dit long sur combien les lecteurs veulent que la biographie explique l’œuvre.

Ce que le roman fait réellement du parricide est plus intéressant que la théorie. Fiodor Pavlovitch Karamazov est tué par le fils que personne ne compte pour un fils, à l’aide d’une idée fournie par un deuxième fils, pour des raisons qu’un troisième fils avait bruyamment souhaitées en public. Le tribunal condamne l’innocent. Et la position que défend le livre, à travers Zosime et à travers le rêve de Dmitri du village incendié, est que la question de savoir lequel des frères l’a fait importe moins que le fait qu’aucun d’eux ne peut honnêtement se dire innocent.

Ce qui n’a rien d’admirable

Il fut un nationaliste slavophile qui croyait que la Russie avait une mission rédemptrice et que l’Occident catholique était spirituellement épuisé. Il fut un partisan de l’autocratie dans ses dernières années. Et Journal d’un écrivain contient des passages antisémites qui ne sont ni marginaux, ni ironisés, ni attribuables à un personnage, ils sont les siens, de sa propre voix, plaidant exactement pour ce que les mots disent.

Il n’y a aucun moyen d’intégrer cela dans la grandeur. Cela se tient à côté. L’homme qui a écrit le catalogue d’Ivan sur les enfants torturés, et qui en a fait sentir au lecteur toute l’arithmétique, a aussi écrit des paragraphes sur les juifs qui sont indéfendables sous quelque lecture que ce soit. Un compte rendu complet doit dire les deux.

L’antisémitisme dans Journal d’un écrivain

Journal d’un écrivain fut un périodique tenu par un seul homme. Il tint une chronique pour l’hebdomadaire Le Citoyen en 1873, puis, à partir de 1876, produisit tout le contenu lui-même, chaque mois, un mélange de comptes rendus de procès, de commentaire politique, de mémoires et de fiction courte, sans aucun autre collaborateur. Il était largement lu, les lecteurs lui écrivaient, et il leur répondait dans les pages du journal.

Le numéro de mars 1877 est en grande partie consacré à un chapitre qu’il intitule La Question juive, en quatre sections : la question elle-même, Pour et contre, Status in Statu : quarante siècles d’existence, et Mais vive quand même la fraternité.

Sa thèse, énoncée sans détour, est celle-ci. Les juifs de l’Empire russe forment un État dans l’État, tenu ensemble à travers quarante siècles par une loi de séparation et par une attitude envers tout autre peuple qui va de l’indifférence au mépris. Leur cohésion n’est pas une réponse à la persécution, mais sa cause. L’émancipation des serfs en 1861 a livré le paysan russe, illettré et sans protection, à l’exploitation juive, et là où les juifs ont acquis un pouvoir économique, ils ont dégradé la population qui les entourait. Il propose le Sud américain d’après l’émancipation comme illustration. Le vocabulaire est celui, standard, du libelle européen de l’époque : la finance, la presse, le cabaret, l’intermédiaire.

Le même chapitre, dans les mêmes pages, appelle à l’extension complète des droits civils aux juifs en Russie et déclare qu’il n’a jamais été un ennemi du peuple juif. Les deux positions sont là, dans un seul texte, sans tension apparente. La demande d’égalité est réelle et n’atténue pas le reste ; elle se tient à côté, ce qui est plus difficile à tenir pour un lecteur que l’une ou l’autre des deux moitiés seule.

Il employait aussi couramment le mot jid, dans son journalisme, ses lettres et ses carnets, et quand des correspondants juifs s’en offusquaient, il refusait d’admettre que le mot fût une insulte.

Ces correspondants font eux aussi partie du dossier. Arkadi Kovner, un écrivain juif purgeant une peine pour détournement de fonds, lui écrivit depuis sa prison en 1877 pour l’accuser de haine ; Dostoïevski répondit qu’il n’était pas un ennemi des juifs et ne l’avait jamais été, puis reformula, dans la même lettre, l’argument du status in statu. Il correspondit chaleureusement avec Sofia Lourié, une jeune femme juive de Minsk, et écrivit d’elle avec admiration dans le Journal. Aucun des deux échanges ne nuance la position publiée. Ils se tiennent à côté d’elle, ce qui est le schéma constant.

La fiction n’en est pas exempte non plus. Au livre onze des Frères Karamazov, Lisa Khokhlakova demande à Aliocha s’il est vrai qu’à Pâques les juifs volent un enfant et le tuent, et décrit un livre qu’elle a lu sur un juif crucifiant un enfant de quatre ans. Aliocha répond qu’il ne sait pas. C’est une scène délibérément affreuse, confiée à un personnage en pleine crise, et Dostoïevski a écrit le libelle du sang dans son dernier roman, et a fait en sorte que son saint refuse de le démentir.

Le traitement savant de référence est Dostoyevsky and the Jews de David Goldstein (1981), préfacé par Joseph Frank, qui documente l’hostilité à travers toute l’œuvre. Frank, dont la sympathie pour son sujet traverse cinq volumes, écrit que Dostoïevski fut incontestablement antisémite, et, l’ayant dit, consacre la seconde moitié de sa préface à nuancer l’ouvrage qu’elle introduit : que Goldstein ne laisse aucune place aux sentiments contradictoires, que l’hostilité appartenait à une hostilité plus large envers tout ce qui n’était pas russe, et que Dostoïevski a besoin d’une catégorie qui lui soit propre, celle de l’antisémite coupable, à opposer à un Wagner qui n’éprouvait aucun scrupule de la sorte. Des travaux plus récents, notamment Redemption and the Merchant God de Susan McReynolds (2008), soutiennent que l’antisémitisme est lié à sa théologie plutôt qu’accessoire à elle, ce qui est une position plus inconfortable que de le traiter comme un préjugé d’époque qu’il aurait simplement partagé.

Rien ici n’annule les romans. Les chapitres sur les enfants torturés d’Ivan restent l’écriture la plus puissante jamais produite sur le coût moral de la souffrance dans une langue européenne. Les deux faits sont simultanés, et un compte rendu qui supprime l’un ou l’autre n’en est pas un.

Le discours de Dostoïevski sur Pouchkine, juin 1880

En juin 1880, Moscou inaugura le monument d’Alexandre Opekouchine à Pouchkine, et l’occasion se transforma en premier festival littéraire national que la Russie ait jamais tenu. Trois jours de discours, de dîners et de lectures suivirent. Tourgueniev parla le sept. Dostoïevski parla le huit, lors d’une réunion de la Société des amis de la littérature russe.

L’argument comportait trois parties.

Les premiers poèmes de Pouchkine, dit-il, avaient identifié un type russe : l’errant, coupé de son propre sol, qui cherche à l’étranger un bonheur qu’il ne sait pas nommer. Aleko, dans Les Tsiganes, en est le premier, et Onéguine le second, et tous deux détruisent ce qu’ils touchent parce qu’ils cherchent une vérité hors d’eux-mêmes.

Contre eux, il opposait Tatiana, qui refuse Onéguine à la fin d’Eugène Onéguine bien qu’elle l’aime encore, parce qu’elle ne bâtira pas son bonheur sur le déshonneur d’une autre personne. Ce refus, soutenait-il, est la réponse morale russe, et c’est celle d’une femme, non d’un philosophe.

Puis vint l’affirmation qui fit de ce discours un événement. Le don distinctif de Pouchkine était la capacité de devenir entièrement d’autres nations, d’écrire l’Espagne, l’Angleterre et le monde antique de l’intérieur ; et cette capacité, dit Dostoïevski, est le trait national russe. Le destin de la Russie n’est pas de conquérir l’Europe mais de la réconcilier avec elle-même. Il appela cela la réceptivité universelle, et le type qu’elle produit, l’homme-de-tous.

La salle se brisa. Les témoignages décrivent des inconnus s’embrassant, pleurant, une ovation qui ne voulait pas cesser, une couronne de laurier apportée sur l’estrade, et Tourgueniev, avec qui il se querellait depuis quinze ans, venant l’embrasser. Ivan Aksakov, le principal slavophile présent, dit que le discours avait mis fin à la querelle entre slavophiles et occidentalistes en montrant qu’elle n’avait été qu’un immense malentendu.

Cela dura environ trois semaines. La contre-attaque vint de la presse, menée par le critique libéral Alexandre Gradovski, et son fond était que le discours n’avait rien résolu et n’avait fait que flatter l’auditoire. Le verdict privé de Tourgueniev fut que le discours était habile, brillant et d’une adresse rusée, que son fondement était entièrement faux, et que cette fausseté était extrêmement agréable à l’amour-propre russe.

Dostoïevski imprima le discours, avec une longue et intraitable réponse à ses critiques, dans le numéro unique de Journal d’un écrivain qu’il fit paraître en août 1880. Ce fut la dernière chose qu’il publia de son vivant, hormis les derniers épisodes des Frères Karamazov, et il mourut dans les six mois.

Comment Dostoïevski est mort, et les funérailles qui suivirent

On lui avait diagnostiqué un emphysème, la date généralement donnée étant 1879 bien que ses médecins pétersbourgeois l’aient identifié dès le début des années 1870, et il avait pris les eaux à Bad Ems quatre fois depuis 1874. Il fumait beaucoup, et ses poumons déclinaient.

Le 26 janvier 1881, selon le calendrier russe, un vaisseau sanguin éclata dans son poumon. Deux autres hémorragies suivirent au cours des deux jours suivants. Il mourut dans la soirée du 28 janvier 1881, soit le 9 février selon le calendrier occidental, dans l’appartement de la ruelle Kouznetchny à Saint-Pétersbourg où il avait achevé Les Frères Karamazov moins de trois mois plus tôt, et qui est aujourd’hui un musée. Il avait cinquante-neuf ans.

Le récit qu’Anna fait de sa dernière matinée est qu’il demanda le Nouveau Testament que les épouses décembristes lui avaient donné à Tobolsk trente et un ans plus tôt, l’ouvrit au hasard, et lui demanda de lire le verset où son doigt était tombé : le récit de Matthieu sur Jean-Baptiste tentant d’empêcher le baptême, et la réponse, laisse faire ainsi pour le moment. Il lui dit que cela signifiait qu’il allait mourir.

Les funérailles eurent lieu le 31 janvier. Le cercueil fut porté de la ruelle Kouznetchny au monastère Alexandre-Nevski par des étudiants, avec des délégations et des couronnes derrière lui, et le cortège s’étirait sur près d’un kilomètre et demi. Les estimations de la foule ne sont pas fiables et sont toutes considérables ; les chiffres habituels commencent autour de trente mille. Le cimetière était si plein que des gens se tenaient sur les tombeaux et dans les arbres. Il fut enterré au cimetière Tikhvine, près de Karamzine et de Joukovski.

Le gouvernement avait redouté une manifestation et obtint à la place un deuil national, ce qui fut sans doute pire pour lui. Quatre semaines plus tard, le 1er mars 1881, la Volonté du peuple tua Alexandre II d’une bombe sur le canal Catherine, et la période que Dostoïevski avait passé sa dernière décennie à décrire par écrit arriva sans lui.

Ce que Nietzsche a dit de Dostoïevski

La découverte fut accidentelle et tardive. À l’hiver 1886-1887, dans une librairie de Nice, Nietzsche prit un volume français intitulé L’esprit souterrain, publié l’année précédente par Halpérine-Kaminsky et Morice, qui rassemblait La Logeuse et Carnets du sous-sol comme s’il s’agissait d’une seule œuvre. Il n’avait jamais entendu ce nom auparavant.

Il écrivit à Heinrich Köselitz le 7 mars 1887 :

Il m’est arrivé, avec Dostoïevski, la même chose qu’auparavant avec Stendhal : le contact le plus fortuit, un livre qu’on ouvre dans une librairie, une ignorance même du nom, et soudain l’instinct dit qu’on vient de rencontrer un parent… le second, un véritable trait de génie psychologique… que j’en étais tout à fait ivre de joie. Lettre à Heinrich Köselitz, Nice, 7 mars 1887

La même lettre montre combien il en savait peu : il donne juste la sentence de mort, juste les quatre années en Sibérie, et se trompe d’un an sur l’âge de Dostoïevski au moment de la condamnation. Il lut ensuite Souvenirs de la maison des morts et Humiliés et offensés, également en français, et appela le récit du bagne l’un des livres les plus humains qui existent.

Dans Le Crépuscule des idoles, achevé l’année suivante, il l’inscrivit noir sur blanc :

Sur le problème qui nous occupe, le témoignage de Dostoïevski a de l’importance, Dostoïevski qui, soit dit en passant, fut le seul psychologue auprès duquel j’eus quelque chose à apprendre : il compte parmi les plus heureuses trouvailles de ma vie, plus heureuse encore que la découverte de Stendhal. Le Crépuscule des idoles, Escarmouches d’un intempestif, section 45, trad. Anthony M. Ludovici

Le contexte mérite d’être gardé, car on le retranche généralement. Nietzsche soutient que le criminel est un type humain fort qu’une société apprivoisée a rendu malade, et sa preuve est La Maison des morts, où Dostoïevski trouvait que les forçats sibériens étaient la matière la meilleure et la plus rude que la Russie ait produite. C’est une lecture du livre, et ce n’est pas la lecture qu’en fait Dostoïevski.

Il s’en servit une fois de plus, dans L’Antéchrist, à propos de Jésus :

Il est fort regrettable qu’aucun Dostoïevski n’ait vécu à proximité de ce décadent des plus intéressants, je veux dire quelqu’un qui aurait su sentir le charme poignant d’un tel mélange de sublime, de morbide et d’enfantin. L’Antéchrist, section 31, trad. Anthony M. Ludovici

Deux limites s’imposent ici.

Ce que Nietzsche a lu est documenté, en grande partie par l’étude de C. A. Miller sur les traductions françaises que Nietzsche possédait, et Les Frères Karamazov n’en fait pas partie. Il n’a jamais rencontré Ivan, jamais lu le Grand Inquisiteur, et jamais croisé le chapitre où un romancier russe avait déjà résolu ce qui arrive à un homme qui raisonne son chemin au-delà de Dieu, puis doit vivre sous le même toit que quelqu’un qui l’a cru sur parole.

Et l’échange ne fut jamais un échange. Dostoïevski mourut en février 1881. Ainsi parlait Zarathoustra fut commencé en 1883. Nietzsche trouva son parent six ans après que ce parent eut été enterré, et Dostoïevski n’entendit jamais son nom.

Par où commencer avec Dostoïevski, et quelle traduction lire

L’ordre qui fonctionne n’est pas l’ordre de la célébrité.

Carnets du sous-sol d’abord. C’est une centaine de pages, c’est là que se posent les arguments ultérieurs, et cela établit en une vingtaine de pages si un lecteur veut la suite de cet écrivain.

Crime et Châtiment ensuite. C’est le plus entraînant des romans et le plus facile à terminer, et il contient l’argument des Carnets du sous-sol attaché à un cadavre.

Puis soit Souvenirs de la maison des morts, qui est court et constitue le terrain factuel sous tout le reste, soit L’Idiot, le plus inégal des grands romans et le plus beau par endroits.

Les Démons en quatrième, pour les lecteurs qui veulent la politique.

Les Frères Karamazov en dernier, et délibérément en dernier. Il est écrit comme la réponse à des arguments posés par les livres précédents, et commencer par lui revient à entendre la réplique sans avoir entendu le procès. C’est aussi celui où la section la plus souvent sautée, le livre six sur Zosime, est la partie que le roman tout entier existe pour opposer à Ivan.

Sur les traductions, la position honnête est qu’il n’en existe pas une seule meilleure, et le désaccord est réel.

Constance Garnett traduisit presque la totalité de Dostoïevski entre 1912 et 1920 et en fit un auteur anglais. Ses versions sont fluides, rapides et libres, ce sont celles qu’ont lues Woolf, Faulkner et Hemingway, et elles sont dans le domaine public, ce qui les rend libres de téléchargement et fait qu’elles sont le texte cité tout au long de cette page. Ses critiques ont raison de dire qu’elle lisse le texte : elle nettoie la syntaxe brisée, et perd une grande part du comique, et Dostoïevski est beaucoup plus drôle que son anglais ne le laisse penser.

Richard Pevear et Larissa Volokhonsky (Les Frères Karamazov, 1990 ; Crime et Châtiment, 1992) procèdent à l’inverse, conservant les répétitions, les anacoluthes et les plaisanteries, au prix d’un anglais qui, par endroits, n’en est visiblement plus un. C’est l’intention, pas un défaut, mais cela demande davantage à un lecteur qui découvre l’auteur.

David McDuff, pour Penguin, tient la voie moyenne, et la version d’Ignat Avsey de Karamazov pour Oxford, publiée sous le titre The Karamazov Brothers, est de loin la plus lisible en anglais et la moins littérale.

Une précaution s’applique, quel que soit le texte choisi. Le chapitre dix de la première partie des Carnets du sous-sol n’existe que dans la forme laissée par le censeur de 1864, et aucun manuscrit n’a survécu. Chaque édition, dans chaque langue, imprime le texte endommagé. Une bonne édition le signale en note.

Pourquoi il est à cette table

Siège trois, entre Nietzsche et Marc Aurèle, et le placement fait l’essentiel du travail.

Sa fonction est d’être le conseiller qui n’acceptera aucune solution exigeant d’ignorer une personne précise. Chaque autre siège, ici, raisonne en termes généraux, sur les États, les natures, les vertus, les espèces, les ordres. La méthode de Dostoïevski consiste à accorder l’argument général, puis à produire l’enfant dans la remise glaciale et à demander où elle se situe dans ce raisonnement. C’est le seul geste, à cette table, auquel aucun système meilleur ne peut répondre, parce que c’est une objection aux systèmes eux-mêmes.

Il est aussi l’autorité de la table sur l’illusion de soi. Machiavel observe ce que font les hommes ; Dostoïevski observe ce qu’ils se racontent en le faisant, et personne n’égale sa perception de l’écart entre les deux. Quand un conseiller donne un compte rendu net de ses propres motifs, Dostoïevski est celui qui guette le second motif sous le premier.

À sa gauche, Nietzsche, qui l’a lu avec avidité et l’a appelé le seul psychologue auprès duquel il avait quelque chose à apprendre. Ils s’accordent entièrement sur le diagnostic et sur rien d’autre. À sa droite, Marc Aurèle, dont la sérénité dépend d’un ordre rationnel qu’Ivan vient de lui rendre. De l’autre côté de la chaise vide, Jésus, dont le silence dans le chapitre de l’Inquisiteur, Dostoïevski l’a écrit lui-même, incapable de lui donner une réplique qui ne l’aurait pas diminué.

Et le reproche que l’on fait à Dostoïevski, épisode après épisode, est qu’il a triché. Il a donné à l’athée tout le meilleur matériau, rendu la thèse imparable, puis y a répondu par un baiser, un moine et les funérailles d’un enfant, ce qui n’est pas un argument, et ce dont il savait que ce n’en était pas un.

Sa réponse est que rien qui aurait pu prendre la forme d’un argument n’aurait valu la peine d’être eu.

Les œuvres

  1. 1846

    Les Pauvres GensБедные люди

    Une correspondance entre un modeste copiste et une jeune femme habitant de l’autre côté d’une cour. Grigorovitch et Nekrassov l’ont lu à voix haute toute la nuit et ont réveillé l’auteur à quatre heures du matin ; Nekrassov l’a porté le jour même à Belinski avec cette phrase, un nouveau Gogol est né. L’enthousiasme a duré environ un an, et la réaction qui a suivi a duré le reste de sa vie.

  2. 1862

    Souvenirs de la maison des mortsЗаписки из Мёртвого дома

    Les quatre années au bagne d’Omsk, placées derrière un narrateur de fiction pour que la censure laisse passer le texte. Moins un livre sur la souffrance qu’un rapport sur une population que la classe instruite avait légiférée sans jamais la rencontrer.

  3. 1864

    Carnets du sous-solЗаписки из подполья

    Une centaine de pages où un fonctionnaire sans nom se dispute avec un public imaginaire. La phrase d’ouverture, « Je suis un homme malade… je suis un homme méchant », ouvre le monologue intérieur de la littérature moderne, et l’argument contre l’intérêt rationnel qu’elle contient n’a jamais reçu de réponse complète.

  4. 1866

    Crime et ChâtimentПреступление и наказание

    Un étudiant assassine une prêteuse sur gages pour vérifier s’il compte parmi les hommes extraordinaires autorisés à franchir la limite. Le roman consacre cinq cents pages à ce que cette théorie fait de lui ensuite.

  5. 1866

    Le JoueurИгрок

    Dicté en vingt-six jours pour échapper à un contrat qui aurait sinon livré neuf années de tout ce qu’il écrirait à un éditeur. La sténographe engagée pour l’écrire devint sa femme, et la raison pour laquelle les derniers romans existent.

  6. 1869

    L'IdiotИдиот

    Ce qui se passe quand un homme véritablement bon, épileptique, sans calcul, incapable de dissimuler, est placé dans la société pétersbourgeoise. La réponse n’est pas rédemptrice, et c’est précisément le sujet.

  7. 1872

    Les DémonsБесы

    Aussi traduit sous le titre Les Possédés. Écrit après l’affaire Netchaïev, où une cellule révolutionnaire assassina l’un des siens. Le roman politique le plus féroce du siècle, et d’une prescience gênante.

  8. 1880

    Les Frères KaramazovБратья Карамазовы

    Son dernier roman, achevé moins de trois mois avant sa mort. Un parricide, trois frères, et les deux chapitres, La Révolte et Le Grand Inquisiteur, qui constituent le réquisitoire le plus fort jamais écrit contre Dieu par un croyant.

  9. 1873–1881

    Journal d’un écrivainДневник писателя

    Un périodique tenu par un seul homme, mêlant reportage, polémique et fiction. Indispensable, et l’endroit où son nationalisme et son antisémitisme sont les moins défendables et les plus visibles.

Là où les réponses divergent

La même question, lue autrement par les places voisines.

  • Friedrich Nietzsche

    Ce qui suit quand Dieu s’en va

    Ils diagnostiquent la même maladie et prescrivent des remèdes opposés. Tous deux voient que la foi européenne s’est effondrée et que la morale qui reposait dessus ne peut pas tenir seule. Dostoïevski écrit Raskolnikov et Ivan pour montrer où mène l’effondrement, et offre le Christ comme seule issue ; Nietzsche considère le Christ comme l’origine du mal. Nietzsche l’a lu avec délectation et l’a appelé un grand maître, ce qui rend le désaccord plus aigu et non plus doux.

  • Marc Aurèle

    Si l’ordre est vraiment là

    La consolation stoïcienne exige que l’univers soit rationnellement ordonné, pour qu’une catastrophe privée fasse partie d’un tout qui a un sens. Ivan Karamazov recueille des faits divers d’enfants torturés et rend son billet : il ne nie pas que l’harmonie puisse advenir, il refuse d’accepter une harmonie achetée à ce prix. C’est le seul argument à cette table auquel on ne peut répondre en ajustant simplement son jugement.

  • Platon

    Si le sage peut mentir à la multitude pour son bien

    La République confie à ses gardiens un noble mensonge et une poésie censurée, au motif que la plupart des gens ne peuvent porter la vérité et vivront mieux sans elle. Le Grand Inquisiteur tient exactement le même raisonnement, dans les mêmes termes, par la même pitié, et Dostoïevski l’a écrit comme le discours le plus fort que possède le diable. Aucun des deux ne pense que la multitude est mauvaise. La question entre eux est de savoir si protéger les gens d’un fardeau qu’ils n’ont pas choisi relève du gouvernement ou du mépris.

Sommaire

De quoi parle Le Grand Inquisiteur ?

Le poème inventé par Ivan Karamazov, raconté à son frère moine. Le Christ revient à Séville pendant l’Inquisition et se fait arrêter par le Cardinal, qui explique que l’Église a passé quinze siècles à corriger sa seule erreur : il a donné à l’humanité la liberté, et l’humanité ne peut pas la supporter. Les gens veulent du miracle, du mystère et de l’autorité, et céderont leur liberté contre du pain. Le Christ ne dit rien pendant tout le discours, et à la fin l’embrasse. C’est l’attaque la plus puissante jamais portée contre le christianisme dans la littérature, et elle a été écrite par un chrétien.

Dostoïevski a-t-il écrit « si Dieu n’existe pas, tout est permis » ?

Pas en ces termes, et jamais de sa propre voix. L’idée est attribuée à Ivan par d’autres personnages des Frères Karamazov, et fonctionne comme un rapport de sa position plutôt que comme une citation. La formule fameuse, dans sa forme exacte, doit plus à Sartre, qui l’a citée comme si elle était textuelle, qu’au roman lui-même.

Que s’est-il réellement passé lors de sa fausse exécution ?

Le 22 décembre 1849, lui et d’autres membres du cercle Petrachevski furent conduits sur la place Semionovski, on leur administra les derniers sacrements, et ils furent attachés à des poteaux par groupes de trois. Les trois premiers furent liés et le peloton d’exécution mit en joue. Dostoïevski se trouvait dans le second groupe, à quelques minutes de la mort, quand un cavalier arriva avec la grâce, une décision prise à l’avance et mise en scène délibérément par Nicolas Ier. L’un des prisonniers en perdit définitivement la raison.

Dostoïevski était-il épileptique, et cela a-t-il de l’importance ?

Oui, depuis au moins la fin de sa vingtaine, avec des crises majeures tout au long de sa vie. Cela compte parce qu’il l’a inscrite dans son œuvre avec une précision clinique, le prince Mychkine et Smerdiakov sont tous deux épileptiques, et parce qu’il a décrit l’aura précédant une crise comme quelques secondes d’harmonie absolue pour lesquelles il disait qu’il donnerait sa vie entière. Le rapport entre cette expérience et son écriture religieuse reste non résolu, et probablement insoluble.

Pourquoi le considère-t-on comme un psychologue ?

Parce qu’il a écrit des personnages qui se mentent à eux-mêmes en temps réel et dont les motifs déclarés ne sont visiblement pas les motifs réels, des décennies avant qu’il existe un vocabulaire pour cela. Freud a appelé Les Frères Karamazov le roman le plus magnifique jamais écrit ; Nietzsche l’a appelé le seul psychologue auprès duquel il avait quelque chose à apprendre. Dostoïevski lui-même refusait l’étiquette, disant qu’il était un réaliste en un sens supérieur : il dépeignait les profondeurs de l’âme humaine.

Qu’est-ce que le billet rendu d’Ivan Karamazov ?

Dans La Révolte, livre cinq des Frères Karamazov, Ivan dit à Aliocha qu’il accepte Dieu mais refuse le monde que Dieu a fait. Il récite des cas d’enfants torturés, tirés de journaux et de comptes rendus judiciaires, puis soutient qu’aucune harmonie finale ne peut valoir ce prix, parce que le prix a déjà été payé par quelqu’un à qui l’on n’a jamais rien demandé. Il ne nie pas l’harmonie. Il refuse d’y assister, et dit qu’il rend respectueusement son billet d’entrée.

Contre quoi argumentent les Carnets du sous-sol ?

Contre Que faire ? de Nikolaï Tchernychevski, publié en 1863, et contre l’égoïsme rationnel qui le sous-tend : l’idée que, une fois qu’ils comprendront leur véritable intérêt, les gens agiront en conséquence, et qu’une société bâtie sur cette compréhension les rendra heureux. L’Homme du souterrain répond qu’un être humain saccagera l’arrangement par pure ingratitude, pour prouver qu’il est un homme et non une touche de piano.

Dostoïevski était-il antisémite ?

Oui, de sa propre voix et par écrit. Le chapitre de mars 1877 du Journal d’un écrivain soutient que les juifs forment un État dans l’État, hostile aux peuples parmi lesquels ils vivent, et que les paysans russes étaient livrés à leur exploitation. Le même chapitre appelle à l’égalité civile complète des juifs en Russie. Les deux affirmations figurent sur les mêmes pages, et la seconde n’annule pas la première.

Qu’a dit Nietzsche à propos de Dostoïevski ?

Il a trouvé un volume français de Dostoïevski dans une librairie de Nice à l’hiver 1886-1887, et a écrit à Peter Gast en mars 1887 que l’instinct lui avait aussitôt dit qu’il venait de rencontrer un parent. Dans Le Crépuscule des idoles, il a appelé Dostoïevski le seul psychologue auprès duquel il avait quelque chose à apprendre, et l’une des plus heureuses trouvailles de sa vie. Rien n’indique qu’il ait jamais lu Les Frères Karamazov.

Par quel livre de Dostoïevski faut-il commencer ?

Carnets du sous-sol, qui est court, où commencent les arguments ultérieurs, et qui établit en une vingtaine de pages si un lecteur veut la suite. Puis Crime et Châtiment, le plus entraînant des romans. Les Frères Karamazov vient en dernier, et pas en premier : il répond à des arguments posés par les livres précédents, et le lire à froid revient à entendre la réplique sans avoir entendu le procès.

Comment est mort Dostoïevski ?

D’une hémorragie pulmonaire, le 28 janvier 1881 selon le calendrier russe et le 9 février selon le calendrier occidental, dans son appartement de la ruelle Kouznetchny à Saint-Pétersbourg. Il avait cinquante-neuf ans, et on lui avait diagnostiqué un emphysème. Le cortège funéraire jusqu’au monastère Alexandre-Nevski a rassemblé une foule dont la taille est disputée et qui, selon toutes les estimations, était considérable. Il est enterré au cimetière Tikhvine.

Le père de Dostoïevski a-t-il été assassiné par ses serfs ?

Probablement pas. L’histoire a circulé dans la famille et a été crue par la plupart des biographes pendant un siècle, et Freud a bâti un essai dessus. Joseph Frank a réexaminé les preuves dans le premier volume de sa biographie et a conclu que le compte rendu local d’une attaque d’apoplexie est la version la plus probable, et l’histoire du meurtre non étayée. Ce qui est certain, c’est que Dostoïevski connaissait la rumeur et a écrit un roman sur un père assassiné.

Sources et lectures

  • Dostoevsky, FyodorThe Brothers Karamazov1880Cité ici d’après la traduction anglaise de Constance Garnett (1912), qui est dans le domaine public. Voir aussi Richard Pevear et Larissa Volokhonsky (1990), David McDuff (Penguin) et Ignat Avsey (Oxford).
  • Dostoevsky, FyodorCrime and Punishment1866Cité d’après la traduction anglaise de Constance Garnett (1914). Cité par partie et chapitre, car les éditions diffèrent.
  • Dostoevsky, FyodorNotes from the Underground1864Cité d’après la traduction anglaise de Constance Garnett. Le chapitre dix de la première partie ne survit que dans la forme laissée par le censeur de 1864.
  • Dostoevsky, FyodorThe Possessed (Demons)1872Cité d’après la traduction anglaise de Constance Garnett.
  • Dostoevsky, FyodorThe Idiot1869Cité d’après la traduction anglaise d’Eva Martin (1915), qui est dans le domaine public.
  • Dostoevsky, FyodorStavrogin’s Confession, and The Plan of the Life of a Great Sinner1922Le chapitre Chez Tikhon, retranché des Démons par son rédacteur et publié seulement après la révolution. Traduit pour la Hogarth Press par S. S. Koteliansky et Virginia Woolf.
  • Dostoevsky, FyodorLetters of Fyodor Michailovitch Dostoevsky to His Family and Friends1914Trad. Ethel Colburn Mayne. La source de la lettre du 22 décembre 1849 et de la lettre à Natalia Fonvizina citées ici.
  • Dostoevsky, FyodorA Writer’s Diary1873–1881Le texte anglais intégral est la traduction en deux volumes de Kenneth Lantz (Northwestern University Press, 1993-94), avec une étude introductive de Gary Saul Morson.
  • Frank, JosephDostoevsky (5 vol., 1976-2002)La biographie de référence, quelle que soit la langue : la vie lue à travers l’histoire intellectuelle de la Russie du dix-neuvième siècle. L’abrégé en un volume, A Writer in His Time (2009), est le meilleur point d’entrée.
  • Bakhtin, MikhailProblems of Dostoevsky’s Poetics1929, rév. 1963La source du « roman polyphonique », l’argument selon lequel les personnages de Dostoïevski sont des voix véritablement indépendantes plutôt que des porte-parole, ce qui explique pourquoi le réquisitoire contre Dieu dans ses livres est plus fort que le plaidoyer pour lui.
  • Berdyaev, NikolaiDostoevsky1923
  • Scanlan, James P.Dostoevsky the Thinker2002Prend les positions philosophiques au sérieux, comme de la philosophie plutôt que comme des effets littéraires.
  • Dostoevskaya, AnnaReminiscences1925Par sa seconde épouse et sténographe, qui l’épousa à vingt ans et le sauva de ses dettes et de son jeu.
  • Sartre, Jean-PaulExistentialism and Humanism1946La conférence donnée au Club Maintenant à Paris le 29 octobre 1945. L’anglais cité ici est la traduction de Philip Mairet. C’est par ce texte que la version condensée de la position d’Ivan Karamazov est entrée dans la circulation générale comme s’il s’agissait d’une citation.
  • Nietzsche, FriedrichThe Twilight of the Idols; The Antichrist1889, 1895Trad. Anthony M. Ludovici. Dostoïevski apparaît dans Escarmouches d’un intempestif, section 45, puis de nouveau dans L’Antéchrist, section 31.
  • Miller, C. A.Nietzsche's 'Discovery' of Dostoevsky1973Établit précisément quels livres Nietzsche possédait, dans quelles traductions françaises, et à quel moment.
  • Freud, SigmundDostoevsky and Parricide1928Écrit comme introduction à un recueil savant sur Les Frères Karamazov. Repose sur deux affirmations aujourd’hui jugées infondées : que le père a été assassiné, et que les crises ont commencé à sa mort.
  • Goldstein, David I.Dostoyevsky and the Jews1981L’ouvrage de référence, avec une préface de Joseph Frank. Documente l’écriture antisémite à travers le journalisme, les lettres et les carnets.
  • McReynolds, SusanRedemption and the Merchant God: Dostoevsky’s Economy of Salvation and Antisemitism2008
  • Chernyshevsky, NikolaiWhat Is to Be Done?1863Écrit dans la forteresse Pierre-et-Paul et lu par toute une génération. La cible des Carnets du sous-sol.
  • Alajouanine, ThéophileDostoiewski’s epilepsy1963Le premier compte rendu neurologique dans une revue médicale, et l’origine de la lecture de l’aura extatique comme épilepsie du lobe temporal.
  • Gastaut, HenriFyodor Mikhailovitch Dostoevsky’s involuntary contribution to the symptomatology and prognosis of epilepsy1978Conteste Alajouanine et propose une épilepsie généralisée. Les travaux ultérieurs sont, dans l’ensemble, revenus vers Alajouanine.
  • Lantz, KennethThe Dostoevsky Encyclopedia2004

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