The Invisible Council
Nicolas Machiavel - Le secrétaire qui décrivit le pouvoir tel qu’il fonctionne, et ne fut jamais pardonné.

Place 1

Nicolas Machiavel

Un fonctionnaire de rang moyen perdit son poste, fut torturé, et passa son exil à écrire les deux livres qui coupèrent en deux la pensée politique européenne. L’un d’eux fit de son nom un synonyme du mal. Il ne reconnaissait pas l’homme qu’on y décrivait.

A vécu
1469 – 1527
Tradition
Political philosophy · History · Statecraft
Sur la table
Lettre scellée
Lecture
48 min

Presque tout ce que porte le mot machiavélique - l’empoisonneur, l’intrigant, l’homme qui sourit en calculant votre élimination - a été inventé par des gens qui ne l’avaient pas lu, appliqué à un livre écrit en quatre mois par un homme sans emploi et effrayé, puis scellé par un pamphlétaire huguenot français qui lui imputa un massacre survenu quarante-cinq ans après sa mort.

L’homme, lui, était un fonctionnaire salarié. Il passa quatorze ans à rédiger des dépêches pour une république, perdit son poste quand la république tomba, fut torturé sur soupçon d’avoir conspiré pour la rétablir, et passa le reste de sa vie dans une petite ferme à onze kilomètres de la ville qu’il ne pouvait plus servir, à écrire des livres que personne ne publierait avant qu’il fût enterré.

Ce qui suit, c’est cette vie, ces livres, et la longue querelle sur ce qu’il a réellement voulu dire.

La ville qui l’a formé

Florence en 1469 était une république de nom et une oligarchie de fait, tenue par la banque des Médicis au moyen d’un système de charges qui semblait constitutionnel et fonctionnait comme un clientélisme. Niccolò y naquit le 3 mai, dans la petite noblesse - la classe qui a un nom ancien, des armoiries et pas d’argent.

Son père Bernardo était un avocat à la pratique modeste et irrégulière, écarté des charges publiques pendant des années comme débiteur de la commune. Ce que Bernardo possédait, c’étaient des livres et un journal - le Libro di Ricordi -, qui a survécu et note, entre des dépenses de ménage, comment il obtint un exemplaire des Décades de Tite-Live : non par achat, mais en dressant pour l’imprimeur un index de ses noms de lieux en échange du volume. Son fils passerait sa vie à discuter avec ce livre.

L’éducation fut humaniste et provinciale : latin, Tite-Live, Cicéron, Lucrèce - jeune homme, Niccolò recopia à la main tout le De rerum natura, et le manuscrit est à la Bibliothèque vaticane. Pas de grec. Pas d’université. Cela compte plus qu’il n’y paraît, car cela le laissa hors de la corporation philosophique pour de bon. Il n’acquit jamais le vocabulaire de l’argumentation scolastique et ne fit jamais semblant. Quand il écrit sur l’âme ou sur Dieu, il écrit en laïc qui a des opinions, non en lecteur de Thomas d’Aquin.

Puis vint Savonarole. Le dominicain qui gouverna Florence depuis la chaire de 1494 à 1498, brûla les vanités, prophétisa le fléau de l’Italie, fut excommunié, et fut pendu puis brûlé sur la Piazza della Signoria le 23 mai 1498. Machiavel vit tout cela en jeune homme sans charge, et en tira la conclusion qui traverse tout ce qu’il écrivit ensuite : tous les prophètes armés ont vaincu et les désarmés ont été détruits. C’est au chapitre six du Prince, énoncé comme une loi générale de la politique. Il en avait vu le cas particulier à vingt-neuf ans.

Quatorze ans au centre

Cinq jours après l’exécution de Savonarole, le parti du moine démantelé, Machiavel, vingt-neuf ans, fut proposé comme second chancelier de la République. En juillet il fut confirmé, et peu après nommé aussi secrétaire des Dix de la Guerre - le comité des affaires étrangères et militaires.

Pendant quatorze ans il fut au centre de tout sans jamais être personne. Il était du personnel, non un principal. Il rédigeait, voyageait, rendait compte, et regardait les hommes qui décidaient.

Les légations sont l’éducation. En 1499 il fut envoyé auprès de Caterina Sforza à Forlì et fut manœuvré de bout en bout - une humiliation qu’il consigna honnêtement et à laquelle il revint toute sa vie. En 1500 il passa six mois à la cour de Louis XII et apprit à quoi ressemble un véritable État : unifié, fiscalisé, armé en permanence, et parfaitement indifférent aux avis des républiques italiennes. Cela le gâta pour la politique italienne. Chaque page ultérieure est écrite par un homme qui a vu l’échelle de ce qui vient.

Fin 1502 il fut attaché à César Borgia en Romagne, et en décembre il était à Senigallia quand Borgia invita à une entrevue amicale les capitaines qui avaient conspiré contre lui et les fit étrangler. La dépêche de Machiavel est presque admirative. Il en fit plus tard une Description de la manière employée par le duc de Valentinois pour tuer Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo et d’autres - récit court, plat, technique d’un massacre, écrit comme un professionnel écrit sur un travail proprement fait.

Il observa aussi la suite en Romagne, et nota l’autre moitié. Borgia y avait mis un homme dur, Remirro de Orco, pour pacifier la province par la brutalité ; quand la province fut pacifiée et le haïssait pour cela, Borgia le fit couper en deux et laisser sur la place de Cesena avec un billot et un couteau ensanglanté à côté. Le commentaire de Machiavel tient en une phrase : le peuple resta satisfait et stupéfait. Cette phrase, c’est toute sa méthode - l’effet sur le public est le fait qui compte, et le statut moral de l’acte est une question distincte qu’il refuse ici de soulever.

La seule chose qu’il initia lui-même fut la milice. Machiavel en était venu à penser que les compagnies mercenaires - instrument ordinaire de la guerre italienne - étaient structurellement inutiles : payées pour combattre, elles avaient donc intérêt à ne pas combattre de façon décisive, et partaient dès que quelqu’un payait davantage. Dès 1505 il fit pression pour l’ordinanza, une milice levée dans le contado florentin, et la loi qui la créa fut adoptée le 6 décembre 1506. Il la dirigea lui-même. En 1509 elle prit Pise, après quinze ans d’échecs. Ce fut le grand succès de sa carrière.

En 1512 elle s’effondra. Une armée espagnole marchant sur Florence pour rétablir les Médicis rencontra sa milice à Prato le 29 août, la rompit en un après-midi et mit la ville à sac. La république tomba en quelques jours. Le 7 novembre Machiavel fut destitué, condamné à une amende et assigné au territoire florentin.

Si César Borgia fut le prince modèle de Machiavel

Le chapitre VII du Prince est bâti autour d’un seul homme. César Borgia était le fils du pape Alexandre VI, cardinal à dix-huit ans, sorti de l’Église cinq ans plus tard, et fait duc de Valentinois par Louis XII - d’où le surnom que lui donnait l’Italie, il Valentino. Machiavel fut attaché à son camp quatre mois durant, à cheval sur 1502 et 1503, et écrivit sur lui le reste de sa vie.

Le chapitre le présente sans réserve. Les actions de Borgia sont offertes comme la leçon qu’un prince nouveau doit étudier, et Machiavel dit ne connaître pas de meilleurs préceptes à donner.

Il énumère ensuite ce que fit le duc, et la liste se lit comme un plan de travail. Il détruisit les familles des seigneurs qu’il avait dépossédés, afin qu’aucun prétendant ne survécût pour qu’un pape hostile le patronne. Il détacha la noblesse romaine des Orsini et des Colonna pour se l’attacher. Il bâtit le plus grand parti à lui seul au sein du Collège des cardinaux. Et il s’employa à tenir assez de pouvoir entre ses propres mains pour survivre à la mort de son père. Trois des quatre objectifs étaient atteints dès août 1503.

Ce qui brisa tout ne fut pas un rival. Alexandre VI mourut le 18 août 1503, et César, qui avait préparé ce jour depuis des années, se trouva lui-même près de mourir de fièvre quand il arriva. Machiavel rapporte le propre récit du duc, qu’il lui fit le jour de l’élection de Jules II : il avait pensé à tout ce qui pourrait arriver à la mort de son père et y avait pourvu de tous les remèdes, sauf qu’il n’avait jamais prévu de se trouver lui-même à l’article de la mort.

si ses dispositions ne servirent de rien, ce ne fut pas sa faute, mais la malignité extraordinaire et extrême de la fortune. Le Prince, chapitre VII, trad. W. K. Marriott

On lui reproche une chose. Trop affaibli pour élire un pape à sa main, Borgia pouvait encore en bloquer un, et il consentit au contraire à Giuliano della Rovere, un cardinal qu’il avait offensé. Jules II lui reprit la Romagne en quelques mois. Il fut arrêté, expédié en Espagne, détenu à Chinchilla puis à Medina del Campo, s’évada en 1506, prit du service auprès de son beau-frère le roi de Navarre, et fut tué dans une escarmouche hors de Viana le 12 mars 1507, à trente et un ans.

Ainsi le prince modèle du chapitre VII était mort et dépouillé depuis six ans quand le chapitre fut écrit, et tout lecteur florentin le savait. Ce n’est pas un fait que Machiavel dissimule ; c’est ce à quoi le chapitre sert. L’affirmation n’est pas que Borgia gagna. C’est qu’un homme peut faire tout ce qu’une situation exige, dans le bon ordre, avec l’audace nécessaire, et être néanmoins achevé par une maladie que personne n’aurait pu prévoir. Le chapitre sur César Borgia est celui qui prépare le chapitre sur la fortune.

Rousseau lut les mêmes pages deux siècles et demi plus tard et en tira la conclusion inverse à partir du même fait, dans une note : le choix d’un héros si détestable trahit l’intention cachée. La lecture ironique d’Erica Benner suit cette ligne. La lecture la plus simple veut que Machiavel ait admiré la méthode, l’ait vue s’effondrer pour des raisons qu’elle ne pouvait toucher, et en ait rapporté les deux moitiés.

La milice de Machiavel, L’Art de la guerre, et la journée de Prato

L’argument qui le poussa à la réforme militaire est énoncé sans détour au chapitre XII du Prince :

Les principaux fondements de tous les États, nouveaux aussi bien qu’anciens ou mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes ; et comme il ne peut y avoir de bonnes lois là où l’État n’est pas bien armé, il s’ensuit que là où l’on est bien armé, on a de bonnes lois. Le Prince, chapitre XII, trad. W. K. Marriott

Les mercenaires, dans le même chapitre, sont inutiles et dangereux, désunis et indisciplinés, vaillants devant les amis, lâches devant les ennemis, et ne tiennent le terrain que pour une solde trop maigre pour qu’on meure pour elle. L’Italie s’était reposée sur eux pendant un siècle, ce pourquoi Charles VIII traversa la péninsule tout entière en 1494 sans avoir besoin de rien, selon le mot que Machiavel reprend, sinon de la craie en main pour marquer les logements.

Sa réponse fut la conscription. Dès 1505 il fit pression pour une milice levée dans le contado florentin, et le 6 décembre 1506 fut adoptée la loi créant une magistrature permanente pour la diriger, les Neuf de la Milice. Il en fut nommé secrétaire et la dirigea. La levée atteignit l’ordre de dix mille fantassins tirés du contado. En 1509 ces troupes étaient en ligne à la reddition de Pise, après quinze ans pendant lesquels Florence avait échoué à reprendre la ville.

Prato est l’autre moitié du dossier. Le 29 août 1512, l’armée espagnole de la Sainte Ligue sous Ramón de Cardona, à court de vivres et pressée par le temps, ouvrit une brèche après environ deux jours de bombardement. La garnison, quelque deux mille conscrits de Machiavel, ne la tint pas. La ville fut prise d’assaut et mise à sac durant les semaines suivantes. Écrivant en septembre d’après les récits de gens qui s’en étaient échappés, Machiavel évalua les morts à quatre mille, et certains rapports du temps vont plus haut. Florence se rendit sans même subir de siège, et la république qu’il avait servie quatorze ans disparut en une quinzaine de jours.

Il ne renonça jamais à cet argument. L’Art de la guerre, écrit vers 1519 et publié en 1521, est la seule œuvre politique majeure imprimée de son vivant. C’est un dialogue en sept livres, situé dans les jardins Rucellai, où le condottiere Fabrizio Colonna tient le rôle principal, et qui propose la légion romaine comme modèle d’une armée moderne : l’infanterie avant la cavalerie, l’exercice avant l’élan, et un corps de citoyens qui retourne à ses champs une fois la campagne terminée.

Son erreur la plus connue porte sur l’artillerie, que Fabrizio subordonne à l’infanterie au lieu d’en faire l’arme décisive. La correction moderne veut que Machiavel n’ait pas rejeté les armes à poudre ; il leur refusa le premier rôle parce que, avec les canons de 1520, s’y fier signifiait rester immobile, et qu’il voulait des armées qui bougent. Il se trompa sur la direction que prenait le siècle et eut raison sur la part qui compta le plus au bout du compte. L’exercice, les formations stables et la discipline permanente sont ce dont Maurice de Nassau et Gustave-Adolphe bâtirent l’infanterie européenne deux et trois générations plus tard, en travaillant sur le même modèle romain.

La corde

En février 1513 on trouva une liste. Deux jeunes gens, Pietro Paolo Boscoli et Agostino Capponi, complotaient contre le nouveau régime médicéen et avaient noté les noms d’hommes qu’ils espéraient rallier. Celui de Machiavel y figurait. Rien n’indique qu’il ait bien connu l’un des deux, ni qu’il ait su quoi que ce fût du complot.

Il fut arrêté et torturé à l’estrapade : poignets liés dans le dos, corps hissé par eux, puis lâché brutalement pour que les épaules portent tout le poids. Il en subit six. Il n’avoua pas, parce qu’il n’y avait rien à avouer.

Ce qu’il fit en prison, à peu près à ce moment-là, ce fut écrire deux sonnets à Julien de Médicis - l’homme dont la famille le tenait enfermé - pour se plaindre des poux et de la puanteur et demander, sur un trait d’esprit, qu’on le libère. C’est un document étrange et caractéristique : l’ironie ne s’éteint pas sous la torture.

Il sortit en mars, dans l’amnistie générale qui marqua l’élection de Jean de Médicis comme pape Léon X. Un Florentin sur le trône pontifical, la ville en fête, et Machiavel, quarante-trois ans, sortant de prison les épaules démises et sans emploi.

Sant’Andrea, et la lettre

Il se retira sur la petite propriété que son père lui avait laissée à Sant’Andrea in Percussina, près de San Casciano, à onze kilomètres au sud de Florence. Il y demeura, par intermittence, le reste de sa vie.

Le 10 décembre 1513 il écrivit à Francesco Vettori, son ami et ambassadeur florentin à Rome, pour décrire ses journées. C’est la lettre la plus célèbre de la littérature italienne et elle mérite ce rang.

Le matin se passe au bois avec de la glu et un livre en poche - Dante, Pétrarque, Tibulle, Ovide -, à lire les amours d’autres hommes en prenant des grives. Puis l’auberge sur la route, où il joue à la cricca et au triche-trach avec le meunier, le boucher et deux fourniers, et les parties produisent cris et injures pour un liard, et il s’y donne entièrement, faute de quoi, dit-il, sa cervelle moisirait.

Puis le soir :

Le soir venu, je rentre chez moi et j’entre dans mon cabinet ; et sur le seuil je quitte l’habit de tous les jours, couvert de boue et de fange, et je revêts des vêtements royaux et curiaux ; et vêtu décemment, j’entre dans les cours antiques des hommes antiques où, reçu par eux avec amour, je me nourris de cette nourriture qui seule est la mienne et pour laquelle je suis né. Là je n’ai pas honte de leur parler et de leur demander la raison de leurs actions ; et eux, par humanité, me répondent. Et pendant quatre heures je ne sens aucun ennui, j’oublie tout tourment, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne m’effraie pas : je me transporte tout entier en eux. Lettre à Francesco Vettori, 10 décembre 1513

Et puis, presque en passant, qu’il a composé un opuscule, De principatibus, et qu’il aimerait l’avis de Vettori sur l’utilité de le présenter aux Médicis.

Telle est l’origine du Prince : la tentative d’un chômeur pour être réembauché, écrite par quelqu’un qui venait de décrire la lecture des auteurs morts comme la seule chose qui lui faisait oublier sa peur.

Les Médicis ne lui donnèrent jamais le poste. Une histoire, invérifiable et ancienne, veut que le manuscrit ait été présenté le jour où un autre apportait à Laurent une paire de chiens de chasse, et que les chiens aient reçu plus d’attention.

Ce que dit vraiment Le Prince

Vingt-six brefs chapitres. Ce n’est pas un traité ; c’est plus proche d’une note de service.

Les onze premiers classent les États et les façons de les acquérir. Les chapitres douze à quatorze traitent des armées et soutiennent qu’un gouvernant qui s’appuie sur des mercenaires ou des auxiliaires a sous-traité la seule chose qui le maintient en vie. Les chapitres quinze à vingt-trois sont ceux que tout le monde cite. Les trois derniers sont une lamentation sur l’Italie et un appel à chasser les armées étrangères - le passage le plus ému qu’il ait écrit et le moins semblable au reste du livre.

La charnière est le chapitre quinze. Machiavel annonce qu’il s’écartera de ce qu’ont écrit les autres, parce que :

beaucoup se sont imaginé des républiques et des principautés qu’on n’a jamais vues ni connues comme existant en vérité ; car il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend plutôt sa ruine que sa conservation. Le Prince, chapitre XV

L’expression qu’il emploie est la verità effettuale della cosa - la vérité effective de la chose. Non ce qu’un État devrait être. Ce qui arrive en fait, et ce qui s’ensuit en fait.

À partir de cette charnière, les conclusions notoires suivent avec un calme presque arithmétique.

Sur la cruauté (chapitre VIII) : les cruautés peuvent être bien ou mal usées. Bien usées veut dire faites d’un seul coup, par nécessité de sa propre sûreté, puis arrêtées et converties en bénéfice. Mal usées veut dire petites au début et croissantes avec le temps. La distinction porte entièrement sur la durée et la quantité, non sur la permission - et il vaut la peine de noter que même ici il plaide pour moins de violence, appliquée plus vite, que l’alternative qu’il critique.

Sur être craint ou aimé (chapitre XVII) : les deux vaudraient mieux, mais elles se combinent mal, et s’il faut renoncer à l’une il est plus sûr d’être craint. Les hommes sont ingrats, changeants et faux, et l’amour tient à un lien d’obligation que, les hommes étant mauvais, on rompt dès qu’il le faut ; la crainte, elle, tient à un effroi du châtiment qui ne manque jamais. Puis la réserve que la citation laisse toujours tomber : le prince doit néanmoins éviter d’être haï, et il l’évite en ne touchant ni aux biens ni aux femmes d’autrui - car les hommes oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine.

Sur la parole donnée (chapitre XVIII) : un gouvernant doit savoir user de la bête autant que de l’homme, et parmi les bêtes être lion et renard - le lion ne voit pas les pièges, le renard ne repousse pas les loups. Aussi un prince prudent ne peut ni ne doit tenir sa parole quand elle se retourne contre lui et que les raisons qui la lui firent donner ont disparu. Machiavel ajoute, sèchement, que si tous les hommes étaient bons ce précepte ne serait pas bon, mais comme ils sont mauvais et ne la tiendraient pas envers lui, il n’est pas tenu de la leur tenir.

Sur les apparences : il n’est pas nécessaire d’avoir toutes les bonnes qualités, mais très nécessaire de paraître les avoir. Chacun voit ce qu’un gouvernant semble être ; peu touchent ce qu’il est.

Deux remarques méritent d’être faites, car elles se perdent d’ordinaire.

La première : Machiavel ne décrit pas une préférence. Il décrit une contrainte, et le dit - le gouvernant doit être prêt à entrer dans le mal quand la nécessité le commande. C’est la nécessité qui porte cette phrase. Retirez-la et l’argument devient une licence ; laissez-la et c’est une affirmation sur des circonstances tragiques, sorte d’affirmation bien plus ancienne et bien moins scandaleuse.

La seconde : le livre a un destinataire et un but qui façonnent chaque ligne. Il s’adresse à un prince nouveau - quelqu’un qui tient un État qu’il vient de prendre, dans une Italie que la France et l’Espagne se partagent. Ce n’est pas une théorie générale du gouvernement. C’est un conseil d’urgence pour une urgence, écrit par un homme qui tenait cette urgence pour la destruction de son pays.

Le Prince, chapitre XVII, sur le fait d’être craint ou aimé

C’est le passage le plus recherché du livre, et le plus systématiquement tronqué. Son titre traditionnel dit : de la cruauté et de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint. Le chapitre ne s’ouvre pas sur la question célèbre. Il s’ouvre sur un exercice de comptabilité.

César Borgia fut tenu pour cruel, écrit Machiavel, et sa cruauté réconcilia la Romagne et lui rendit la paix. Florence, pour éviter la réputation de cruauté, laissa Pistoia se détruire elle-même. Borgia, sur cette comparaison, fut le plus miséricordieux des deux, parce que quelques châtiments exemplaires blessent les individus punis tandis que le désordre blesse tout le monde. C’est cette comptabilité, et non un appétit de violence, qui fonde l’argument du chapitre.

Puis vient la question :

De là naît une question : s’il vaut mieux être aimé que craint, ou craint qu’aimé. On répondra qu’il faudrait être l’un et l’autre ; mais, comme il est difficile de les réunir, il est bien plus sûr d’être craint qu’aimé, quand il faut se passer de l’un des deux. Le Prince, chapitre XVII, trad. W. K. Marriott

Le raisonnement qui suit porte sur la fiabilité plutôt que sur le plaisir. L’amour tient à un lien d’obligation, et une obligation se rompt dès qu’il en coûte de la tenir ; la crainte tient à un effroi du châtiment, qui ne se relâche pas. Le catalogue de ce que sont les hommes, ingrats, changeants, faux et avides, n’est pas offert comme un verdict moral sur l’espèce. C’est une estimation de la façon dont une promesse se comporte sous la pression.

Et aussitôt, la réserve que l’on retranche de la citation presque à chaque fois qu’on la répète :

Il faut néanmoins que le prince se fasse craindre de telle sorte que, s’il ne gagne pas l’amour, il évite la haine ; car il peut fort bien être craint sans être haï, ce qui arrivera toujours pourvu qu’il s’abstienne des biens de ses citoyens et de ses sujets, et de leurs femmes. Le Prince, chapitre XVII, trad. W. K. Marriott

C’est la haine, non l’amour, contre laquelle le chapitre s’organise, et il nomme les deux moyens sûrs de l’attirer : prendre les biens, et prendre les femmes. L’exécution y est traitée comme le moindre risque, et la phrase la plus froide du livre en donne la raison, puisque les hommes oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine. Machiavel donne ensuite la raison pratique pour laquelle un prince glisse vers la confiscation et ne le devrait pas : les prétextes pour s’emparer des biens ne manquent jamais, et un prince qui commence à vivre de saisies en trouvera toujours davantage, tandis que les raisons de prendre une vie se trouvent plus difficilement et s’éventent.

Le chapitre se referme sur un point qui survit rarement à la citation. Les hommes aiment comme ils le choisissent eux-mêmes et craignent comme le prince le choisit, si bien qu’un prince avisé s’appuie sur ce qui est en son propre pouvoir plutôt que sur ce qui est au pouvoir d’autrui, et limite son ambition à éviter la haine. Lu jusqu’au bout, le passage est moins une licence pour la terreur qu’une règle pour se maintenir dans un profil bas et tenable.

Le reste du chapitre tient en deux études de cas. Hannibal maintint uni, des années durant, en campagne étrangère, une armée de nations diverses sans une seule mutinerie, et Machiavel l’attribue à une cruauté qui le rendit vénéré et terrible ; Scipion, le meilleur homme des deux, vit son armée se révolter en Espagne par excès d’indulgence, et fut pour cela traité au Sénat de corrupteur de la soldatesque romaine. Le rapprochement est tout l’argument en miniature : la même qualité est une vertu dans un commandement et un défaut fatal dans l’autre, et la différence tient à la situation.

La version anglaise courante, qu’il vaut mieux être craint qu’aimé si l’on ne peut être les deux, est un résumé honnête de la moitié du chapitre. Ce qu’il écarte, c’est la moitié qui dit la crainte sans la haine, et que la haine commence à la limite des biens.

Si Machiavel a écrit que la fin justifie les moyens

La phrase ne se trouve dans aucun des deux livres. Deux passages se tiennent d’ordinaire derrière elle.

Le premier est au chapitre XVIII, où Machiavel écrit que dans les actions de tous les hommes, et surtout des princes, où il n’y a pas de tribunal où en appeler, on regarde au résultat. L’italien dit si guarda al fine. À sa place, c’est une description de la façon dont les publics jugent, non une affirmation sur ce qui est permis ; la phrase se trouve dans un paragraphe sur les apparences, sur le grand nombre qui voit et le petit nombre qui touche. Marriott la rend par « on juge par le résultat », ce que dit exactement la phrase.

Le second est aux Discours I.9, sur Romulus, qui tua son frère, consentit à la mort de son corégent, et fonda Rome. La phrase dit :

Conviene bene, che, accusandolo il fatto, lo effetto lo scusi; e quando sia buono, come quello di Romolo, sempre lo scuserà. Discorsi I.9

L’acte l’accuse, l’effet l’excuse, et là où l’effet est bon, il l’excusera toujours. L’italien ne donne aucun objet à ce qui excuse : l’effet excuse lui, le fondateur. Les traducteurs lui en ont fourni un, et une bonne part du slogan vient de là. La version de Thomson, en 1883, donne « cela excusera toujours les moyens », une formule à laquelle rien ne correspond dans la phrase. Mansfield et Tarcov donnent « cela excusera toujours l’acte ». Une remarque nuancée sur une fondation particulière a été élargie en permission générale par la mécanique de la traduction.

La maxime elle-même précède Machiavel de quinze siècles, et appartient à un poète. Exitus acta probat, le résultat prouve les actes, est d’Ovide, Héroïdes II.85, dans une lettre en vers de Phyllis à Démophon, où le contexte est plus proche du reproche que de la licence. Le proverbe anglais est attesté pour la première fois en 1583, un demi-siècle après la parution du Prince et bien avant que la plupart de ceux qui l’emploient n’aient ouvert le livre.

Ce que I.9 autorise est étroit, et les chapitres qui l’encadrent le referment. L’acte doit être la constitution d’un État, non son exploitation. Il doit être le fait d’un seul homme, sur l’argument qu’une constitution ne peut être rédigée par un comité. Et l’autorité ne doit pas se transmettre : Machiavel dit dans le même paragraphe que le fondateur doit être assez prudent pour ne pas la laisser à un successeur, puisqu’un successeur usera avec ambition de ce qui fut bien employé. Le chapitre I.10 fournit l’autre moitié : le fondateur d’une tyrannie mérite le blâme exactement dans la mesure où le fondateur d’une république mérite la louange.

Une permission qui expire une fois l’État fondé, qui ne se transmet pas, et qu’accompagne aussitôt la condamnation de quiconque se l’attribue, n’est pas la maxime que la formule en est venue à désigner.

L’autre livre

Chevauchant Le Prince, et se poursuivant des années après, Machiavel écrivait quelque chose de trois fois plus long et apparemment orienté en sens inverse.

Les Discours sur la première décade de Tite-Live commentent le récit de l’historien romain sur la première République - le même Tite-Live que son père avait indexé pour un imprimeur. Ils furent écrits pour, et en partie dans, le cercle de jeunes républicains qui se réunissait aux jardins Rucellai, les Orti Oricellari.

Leurs arguments ne sont pas ceux d’un homme qui conseille des tyrans.

Les républiques valent mieux que les principautés, car elles durent plus et sont mieux gouvernées : la multitude est plus sage et plus constante qu’un prince. Un peuple qui se gouverne fait moins d’erreurs, et plus corrigibles, qu’un seul homme.

Le conflit entre la plèbe et le sénat - les tumultes que les historiens romains traitaient comme la maladie de la République - fut en fait la cause de sa liberté. C’est l’affirmation la plus originale de Machiavel, aux Discours I.4. Tous les auteurs classiques tenaient qu’un État sain est un État harmonieux. Machiavel dit que la friction entre ceux qui veulent dominer et ceux qui ne veulent pas l’être produit les bonnes lois, et qu’un État sans elle n’est pas sain mais endormi.

La liberté se confie mieux au grand nombre, car ceux qui veulent dominer sont peu nombreux et les autres veulent seulement qu’on les laisse tranquilles. Une garde est mieux tenue par ceux qui en attendent le moins.

La corruption est l’ennemi véritable, et le remède est un retour périodique aux principes - ritornare ai principii -, ce qui signifie parfois une secousse assez sévère pour rappeler à un peuple ce sur quoi il fut fondé.

Et sur la religion : Machiavel, formellement chrétien, qui fit baptiser ses enfants et reçut les derniers sacrements, soutient dans les Discours que le christianisme a rendu les hommes humbles et contemplatifs, donc faibles ; qu’il a glorifié la souffrance plutôt que l’action ; et que la religion civique romaine - qui sanctifiait l’État et faisait aimer sa cité - servait mieux une république. Il n’écrit pas en athée. Il écrit en homme qui juge une institution à ses effets politiques, ce qu’il a fait pour tout le reste.

D’où le problème : comment l’homme qui écrit I.4 écrit-il aussi le chapitre XVIII ?

Les réponses ont façonné quatre siècles d’érudition. Peut-être a-t-il écrit Le Prince pour l’argent et les Discours par conviction. Peut-être décrivent-ils des circonstances différentes - un État corrompu demande une main forte qui le refonde, un État sain demande beaucoup de mains qui le gardent. Peut-être, comme le soutient Quentin Skinner, les deux livres sont-ils tenus par une seule valeur - ni la liberté ni la puissance, mais la survie et la grandeur de la communauté politique -, avec des moyens différents selon le moment. Peut-être, comme le soutient Erica Benner, Le Prince est-il écrit dans un registre que ses lecteurs florentins reconnaîtraient comme ironique, et son éloge de César Borgia n’en est-il pas un.

La position honnête est que la tension est réelle et que Machiavel ne l’a pas résolue, parce qu’il ne pensait pas qu’elle eût à l’être. Il ne bâtissait pas un système. C’était un homme avec quatorze ans de dépêches en tête, notant ce qu’il avait appris de deux situations différentes.

Ce que soutiennent les Discours sur Tite-Live, livre par livre

Les Discours comptent trois livres et cent quarante-deux chapitres : soixante, trente-trois et quarante-neuf. C’est environ quatre fois la longueur du Prince, pour une fraction bien plus modeste de ses lecteurs. Ils sont adressés à Zanobi Buondelmonti et Cosimo Rucellai, deux jeunes gens du cercle des Orti Oricellari, dont ni l’un ni l’autre ne gouvernait quoi que ce soit, et la dédicace y insiste. Il a choisi, écrit Machiavel, non ceux qui sont princes mais ceux qui, par leurs qualités, méritent de l’être. Pour un livre de conseil politique en ce siècle, c’est une inversion délibérée de la forme, et c’est le premier argument que fait le livre.

Le livre I traite de l’intérieur d’un État. Il s’ouvre sur le cycle que parcourt toute constitution : la monarchie qui dégénère en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, le gouvernement populaire en licence, et ainsi de suite. L’échappatoire est la constitution mixte, qui tient les trois à la fois, et que Rome atteignit par accident et par querelle plutôt que par dessein. I.4 est l’affirmation que la querelle fut la cause, et non la maladie. I.7 et I.8 en donnent la forme institutionnelle : une république doit offrir aux citoyens une voie publique et légale pour s’accuser les uns les autres, car l’alternative à l’accusation n’est pas le calme mais la calomnie, et la calomnie se règle en privé, au couteau. I.34 défend la dictature romaine au motif qu’un pouvoir d’exception accordé, limité dans le temps et restitué n’est pas ce qui tue les républiques ; ce qui les tue, c’est l’autorité que les citoyens s’octroient eux-mêmes. I.11 à I.15 examinent la religion romaine comme une pièce active de l’État. I.58 soutient qu’un peuple est plus sage et plus constant qu’un prince, contre tout le poids de l’opinion classique.

Le livre II traite de l’expansion et de la guerre. II.2 porte l’attaque contre le christianisme comme force politique. II.10 récuse le proverbe selon lequel l’argent est le nerf de la guerre et soutient que la causalité va dans l’autre sens, puisque de bons soldats trouvent de l’argent alors que l’argent ne trouve pas de bons soldats. II.13 observe que les hommes s’élèvent, depuis de petits commencements, plus souvent par la fraude que par la force, et le consigne sans gêne apparente. II.17 pèse l’artillerie et la sous-estime. II.24 soutient que les forteresses font plus de mal que de bien, sur le raisonnement qu’un mur derrière lequel un prince peut se cacher est un mur derrière lequel il se cachera, au lieu de tenir la fidélité qui l’aurait rendu superflu.

Le livre III traite des individus à l’intérieur des institutions. III.1 expose le retour aux principes : toute secte et tout État dérivent, et rien ne dure qui ne soit ramené périodiquement aux principes de sa fondation, que ce soit par une loi, un procès ou une secousse. III.6, « Des conjurations », est de très loin le plus long chapitre qu’il ait jamais écrit, à peu près le double de son plus proche rival dans le livre, et c’est une étude technique écrite des deux côtés à la fois : comment les conjurations s’organisent, pourquoi elles échouent presque toujours au moment où il faut mettre dans la confidence une seconde personne, et comment un prince en lit les signes. C’est la preuve la plus nette que les Discours et Le Prince sont un seul esprit au travail sur deux problèmes.

Si Machiavel était républicain

C’est la question vive de l’érudition, et elle reste vive parce que les indices pointent dans les deux sens et qu’il ne s’en est jamais expliqué.

Pour la république : quatorze ans à son service, achevés par sa chute. Six tours de corde plutôt qu’un nom livré. Les Discours, longs, non rémunérés et impubliables de son vivant, qui soutiennent que la liberté est plus sûre entre les mains du grand nombre, car le grand nombre ne veut que ne pas être dominé. Une dédicace qui refuse les princes par principe. Et un document facile à négliger, le Discursus florentinarum rerum d’environ 1520, rédigé à la demande du pape médicéen Léon X, où Machiavel dit à la famille qui possède Florence qu’aucun arrangement ne lui survivra hormis un Grand Conseil restauré, et qu’un régime reposant sur deux vies n’est pas un régime. Il conseillait à ses protecteurs, par écrit et sous son propre nom, de se légiférer eux-mêmes hors du pouvoir.

Contre cela, ou du moins pour compliquer les choses : Le Prince est dédié à un Médicis et se referme en demandant à cette famille de prendre l’Italie en charge. Les Histoires florentines furent écrites sur commande médicéenne et remises à un pape médicéen. Il voulait un travail rémunéré de quiconque pouvait le lui donner, et ne prétendit jamais le contraire.

Les positions dans la littérature sont assez arrêtées pour qu’on les nomme. Hans Baron lisait les Discours comme un virage républicain pris après l’échec du Prince à lui trouver un emploi. Le moment machiavélien de J. G. A. Pocock trace un Machiavel républicain à travers Harrington et les commonwealthmen anglais jusqu’à la fondation américaine. Quentin Skinner soutient que les deux livres servent une seule valeur, la liberté et la grandeur de la communauté politique, avec des instruments différents selon les conditions. Maurizio Viroli, et en théorie politique Philip Pettit, retiennent de lui une définition de la liberté comme absence de domination plutôt qu’absence d’ingérence. Machiavellian Democracy de John McCormick le lit comme plus radical qu’aucun d’entre eux : partisan d’institutions plébéiennes et de charges propres à une classe, bâties pour tenir les riches sous surveillance permanente. Leo Strauss lisait tout le corpus comme l’œuvre d’un maître du mal, le républicanisme n’en étant que le véhicule. Harvey Mansfield en fait une figure de transition, dont l’idée de l’État reste une propriété médiévale plutôt qu’une charge moderne.

La dernière pièce du dossier est une lettre. Le 16 avril 1527, neuf semaines avant sa mort, l’armée impériale marchant vers le sud, il écrivit à Vettori une phrase citée depuis lors : amo la patria mia più dell’anima, j’aime ma patrie plus que mon âme. Cela ne tranche rien sur la doctrine. C’est un assez bon indice sur l’homme.

Virtù, fortuna, et la crue

Les deux mots qui portent l’argument sont mal traduits par habitude.

Virtù n’est pas la vertu. Cela n’a presque rien à voir avec la bonté. C’est plus proche du latin virtus, et plus encore de quelque chose comme la force de caractère sous pression : la capacité de voir une situation telle qu’elle est, de décider, et d’agir au moment où l’action change encore l’issue. Un homme de virtù peut être honnête ou impitoyable. Ce qu’il n’est pas, c’est passif ou en retard.

Fortuna n’est pas la chance. C’est tout ce qui échappe au contrôle de l’agent - les circonstances, le moment, l’arrivée d’une armée française, la mort d’un pape. Au chapitre XXV Machiavel lui donne sa meilleure image. La fortune est un fleuve violent qui inonde la plaine, abat les arbres et les bâtiments et emporte la terre ; nul ne lui résiste quand il grossit. Mais par temps calme les hommes peuvent élever digues et levées, de sorte que la crue, venue, soit canalisée et fasse moins de dégâts. La fortune montre sa puissance là où nulle préparation de ce genre n’a été faite.

Puis il estime la proportion, et l’estimation frappe par sa modestie : la fortune est arbitre de la moitié peut-être de nos actions, et laisse l’autre moitié, ou presque, à nous. Ce n’est pas une philosophie de la maîtrise. C’est l’évaluation d’un ingénieur sur la part du monde qui se laisse travailler.

Il ajoute une observation, dans les Discours et de nouveau dans une lettre, qui se lit comme une autobiographie : un homme réussit quand sa manière de procéder convient aux temps, et échoue quand les temps changent et que sa manière ne change pas. Le prudent prospère dans une époque qui récompense la prudence et se fait détruire par une époque qui récompense l’audace. Et presque personne ne peut changer sa nature, parce qu’elle lui a déjà réussi.

C’est un homme qui explique, sans s’apitoyer, pourquoi sa propre carrière s’est arrêtée.

Ce que Machiavel croyait de Dieu et de l’Église

Il fut baptisé, marié à l’église, fit baptiser ses enfants, reçut les derniers sacrements et repose à Santa Croce. Il écrivit aussi l’attaque politique la plus soutenue contre le christianisme que produisit le seizième siècle. Aucun de ces deux faits n’annule l’autre, car la question qui l’intéressait n’a jamais été de savoir si une religion est vraie.

Les Discours traitent la religion romaine comme un géomètre traite un mur porteur. Le chapitre I.11 crédite Numa de ce que Romulus n’avait pu faire, puisqu’un peuple armé doit tout de même être amené à l’obéissance, et le serment fit ce qu’aucun magistrat n’aurait pu faire : pendant de longs siècles, écrit Machiavel, Dieu ne fut nulle part autant craint que dans cette république. I.14 note avec une approbation non déguisée que les Romains lisaient les auspices pour les accorder à la décision déjà prise, gardaient l’apparence de l’observance lorsqu’ils devaient ignorer les rites, et punissaient quiconque manquait ouvertement de respect à la religion. Tout du long, l’institution est jugée à ce qu’elle produit.

À cette mesure, l’Église de son temps échoue deux fois, et I.12 en formule les griefs. L’exemple de la cour de Rome a laissé aux Italiens la religion la plus tiède d’Europe. Et, pire, l’Église est assez forte pour empêcher toute puissance italienne d’unifier la péninsule, et trop faible pour l’unifier elle-même - ce pourquoi l’Italie n’est ni la France ni l’Espagne.

Le réquisitoire général se trouve en II.2 :

tandis que notre religion glorifie les hommes à la vie humble et contemplative plutôt qu’à la vie active. Ainsi, tandis que le souverain bien des anciennes religions consistait dans la magnanimité, la force du corps et toutes les autres qualités qui rendent les hommes braves, la nôtre le place dans l’humilité, l’abaissement et le mépris des choses de ce monde ; ou si jamais elle nous appelle à la bravoure, c’est à être braves pour souffrir plutôt que pour agir. Cette manière de vivre a donc semblé affaiblir le monde, et l’a livré en proie aux méchants pour qu’ils en fassent ce qu’ils veulent. Discours II.2, trad. Ninian Hill Thomson

Puis la réserve que les résumés laissent tomber. La faute, dit-il dans la phrase suivante, tient à la lecture et non à la foi : le dommage vient de la bassesse de ceux qui ont interprété la religion pour l’accorder à l’indolence et à la facilité plutôt qu’à la vaillance, et une religion qui permettrait la défense de son pays produirait des citoyens prêts à le défendre. Ce n’est pas l’argument d’un homme qui dit que le christianisme est faux. C’est l’argument d’un homme qui dit qu’il a été interprété par des gens ayant intérêt à la passivité.

Ce qu’il croyait en privé reste discuté. Machiavelli in Hell de Sebastian de Grazia a valu à son auteur un Pulitzer pour la thèse selon laquelle un langage biblique et un Dieu réel, quoique hétérodoxe, traversent toute l’œuvre. Anthony Parel lit derrière les livres un cosmos essentiellement païen. D’autres y lisent un incroyant prudent, écrivant dans un siècle qui brûlait les gens pour l’avoir dit, et notent que ni Le Prince ni les Discours ne mentionnent jamais un autre monde.

Il existe une histoire, et elle survit comme telle. Le petit-fils de Machiavel, Giuliano de’ Ricci, qui passa une bonne part de sa vie à rassembler et recopier ses papiers, rapporte que le dernier jour Niccolò décrivit un rêve aux amis réunis à son chevet : d’abord une foule de gens pauvres et déguenillés qui disaient être les bienheureux, en route pour le paradis, puis une compagnie d’hommes graves et bien vêtus parmi lesquels il reconnut Platon, Plutarque et Tacite, qui disaient être les damnés. Il dit à ses amis qu’il préférerait aller avec la seconde compagnie, où la conversation porterait sur la politique. Maurizio Viroli, qui rapporte l’anecdote, ajoute le seul verdict honnête possible : rien ne permet de savoir si le récit est une invention.

La Mandragore, et Machiavel écrivain comique

L’homme qui écrivit le chapitre XVIII écrivit aussi ce qu’on tient généralement pour la meilleure comédie de la Renaissance italienne, et les deux faits n’en font qu’un.

La Mandragore est une pièce en prose, cinq actes, composée très probablement en 1518, imprimée dès 1524, et jouée à Florence pendant le carnaval de 1526 - bien que la datation de la première représentation soit discutée et que des mises en scène antérieures aient été avancées. Francesco Guicciardini en organisa une représentation à Faenza en 1526, pour laquelle Machiavel écrivit des chansons destinées à être chantées entre les actes.

L’intrigue est une opération. Callimaco veut Lucrèce, épouse de messer Nicia, un avocat riche et sot, désespéré d’avoir un fils. Ligurio, entremetteur professionnel sans revenu visible, monte le stratagème : un médecin affirmera qu’une potion de mandragore rendra Lucrèce féconde mais tuera le premier homme qui couchera avec elle ensuite, si bien qu’il faut trouver un inconnu pour l’user le premier. Nicia accepte, l’arithmétique jouant en sa faveur. La mère de Lucrèce la persuade. Frère Timoteo, son confesseur, fournit la théologie moyennant finances. Le mari lui-même tient la chandelle pendant qu’on introduit l’inconnu, et l’inconnu est Callimaco.

Personne n’est puni. Lucrèce, seul personnage de la pièce doté d’une conscience au début, comprend au matin que tous ceux en qui elle avait confiance ont manigancé cela, décide que ce qui est arrivé devait être la volonté du ciel, et prend Callimaco pour arrangement permanent. Le rideau tombe sur un foyer plus heureux qu’il ne l’était.

La comédie repose sur la même observation que l’œuvre politique : que les gens sont mus par ce qu’ils désirent, qu’ils se fourniront leurs propres raisons après coup, et que qui comprend l’un et l’autre peut arranger presque n’importe quoi. Ligurio est un stratège sans État. Frère Timoteo, c’est ce que I.12 dit du clergé, mis en scène et rendu drôle. Clizia, d’environ 1525, travaille le même terrain avec moins de pression derrière elle.

Ce qu’il n’a pas dit

La réputation est une construction, et on peut en nommer les bâtisseurs.

Le mot machiavélique entre en anglais dans les années 1560. Le Prince passe à l’Index des livres interdits en 1559, avec tout le reste. En 1576 un juriste huguenot, Innocent Gentillet, publia l’Anti-Machiavel, imputant le massacre de la Saint-Barthélemy à la faction italienne de la cour de France et au livre florentin qu’elle aurait lu. Le résumé de Gentillet - une liste de maximes arrachées à leur contexte - traversa l’Europe bien plus vite que l’original, et une bonne part de l’Angleterre élisabéthaine ne connut Machiavel que par lui. Quand le Richard de Gloucester de Shakespeare se vante de pouvoir donner des leçons au meurtrier Machiavel, la figure invoquée est un diable de théâtre sans rapport avec l’homme de San Casciano. L’anglais alla jusqu’à nommer le diable Old Nick, très possiblement d’après Niccolò.

Contre cela, le dossier :

Il n’a jamais écrit que la fin justifie les moyens. Le passage le plus proche, Discours I.9, dit que lorsque l’acte accuse un fondateur, le résultat doit l’excuser - affirmation précise et nuancée sur la fondation d’un État, non un principe général sur quoi que ce soit.

Il n’a jamais prôné la cruauté pour elle-même, et répète que la cruauté gratuite est une faute parce qu’elle produit la haine, et que la haine est mortelle.

Il n’était pas athée, quoi que la Contre-Réforme eût besoin qu’il fût.

Il ne fut personnellement ambitieux d’aucune manière qui réussît. Il mourut avec très peu. L’État qu’il servit le plus loyalement fut une république, et il y perdit sa carrière et ses épaules.

Et l’accusation précise d’avoir enseigné aux princes à être méchants reçut une réponse tranchante de Spinoza puis de Rousseau, qui conclurent qu’un livre enseignant aux peuples ce que les princes font réellement est un livre républicain sous une page de titre monarchiste. Il professait d’instruire les rois, écrivit Rousseau, mais c’est le peuple qu’il a réellement instruit.

Les dernières années

Il ne fut jamais pleinement réhabilité, mais on le laissa peu à peu revenir. Le cardinal Médicis Jules - futur pape Clément VII - lui commanda les Histoires florentines par l’université en 1520, et Machiavel passa cinq ans à écrire l’histoire de la ville pour la famille qui avait mis fin à sa carrière, réussissant à être à la fois honnête et employé, ce qui ne fut pas rien.

Il écrivit L’Art de la guerre et le publia en 1521, la seule des œuvres majeures imprimée de son vivant. Il écrivit La Mandragore, qui fut un succès, et Clizia, un peu moins. Il accepta de petites missions diplomatiques. Il travailla aux fortifications de Florence en 1526. Il fut, selon ses propres lettres, désœuvré, pauvre, amoureux plusieurs fois, et drôle sur tout cela.

En mai 1527 l’armée impériale mit Rome à sac, les Médicis furent chassés de Florence et la république rétablie. Le moment qu’il attendait depuis quinze ans arriva - et la république rétablie, se souvenant des Histoires et de la commande médicéenne, ne lui rendit pas son ancien poste. Il obtint une poignée de voix.

Il mourut quelques semaines plus tard, le 21 juin 1527, à cinquante-huit ans. Il fut inhumé à Santa Croce. Le monument qui s’y éleva plus de deux siècles après porte une ligne qui l’aurait amusé : TANTO NOMINI NULLUM PAR ELOGIUM - aucun éloge n’égale un si grand nom.

Qui lut Machiavel ensuite : Bacon, Spinoza, Rousseau, Hume, Adams, Gramsci

La ligne hostile, celle qui produisit le diable de théâtre, n’est que la moitié de la réception. À côté d’elle, et généralement plus discrète, court une ligne de lecteurs qui le prirent pour un instrument et le dirent par écrit.

Francis Bacon, dans le second livre du Progrès du savoir (1605), soutient que la vertu ne peut se défendre contre ce qu’elle refuse d’étudier :

Aussi sommes-nous fort redevables à Machiavel et à d’autres, qui écrivent ce que les hommes font, et non ce qu’ils devraient faire. The Advancement of Learning, livre II

L’image qui la précède immédiatement est celle du basilic, qui meurt s’il est vu le premier et tue si on ne le voit pas. La thèse de Bacon est qu’un honnête homme qui n’a jamais examiné la malhonnêteté n’est pas innocent, seulement désarmé.

Spinoza, dans le Traité politique laissé inachevé à sa mort en 1677, atteint la lecture qui deviendrait l’étalon républicain :

Mais par quels moyens un prince, dont le seul mobile est la soif de dominer, doit établir et maintenir sa domination, le très ingénieux Machiavel l’a exposé au long ; à quelle fin, cependant, on ne saurait guère l’assurer. Traité politique, chapitre V.7, trad. R. H. M. Elwes

La propre réponse de Spinoza est que Machiavel montrait à un peuple libre combien il devait se garder de se confier absolument à un seul homme, et il la fonde sur l’observation que Machiavel était connu pour être un ami de la liberté.

Rousseau le dit sans détour en 1762, au sixième chapitre du troisième livre du Contrat social, où la phrase déjà citée plus haut dans cet article se lit : Il professait d’instruire les rois ; mais c’est le peuple qu’il a réellement instruit. Son Prince est le livre des républicains. La note va plus loin : Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen qui, attaché à la cour des Médicis, ne pouvait s’empêcher de voiler son amour de la liberté ; le choix d’un héros aussi détestable que César Borgia trahit le dessein caché ; et la Cour de Rome interdit le livre parce que c’est la Cour de Rome qu’il dépeint.

Frédéric II de Prusse en écrivit une réfutation. L’Anti-Machiavel fut rédigé en 1739 et publié, édité et augmenté par Voltaire, en septembre 1740. Frédéric envahit la Silésie en décembre de la même année.

David Hume est la voix dissidente, et sa dissidence est technique. Dans l’essai « De la liberté civile » (1741) il concède le génie et rejette les résultats :

MACHIAVEL fut certainement un grand génie ; mais ayant borné son étude aux gouvernements furieux et tyranniques de l’Antiquité, ou aux petites principautés désordonnées d’ITALIE, ses raisonnements, notamment sur le gouvernement monarchique, se sont trouvés extrêmement défectueux ; et il n’est presque aucune maxime dans son Prince que l’expérience postérieure n’ait entièrement réfutée. David Hume, De la liberté civile, 1741

L’exemple que Hume produit ensuite est le chapitre XXIII, sur les conseillers, qu’il rapporte comme disant qu’un prince faible ne peut recevoir de bons conseils. Le chapitre dit un prince peu avisé, ce qui est un défaut différent, et la réfutation de Hume répond à la faiblesse qu’il a lui-même substituée plutôt qu’à l’affirmation de Machiavel. Le rejet anglais le plus connu de Machiavel travestit le passage même qu’il rejette.

John Adams le cita longuement. A Defence of the Constitutions of Government of the United States of America (1787) loue Machiavel comme le premier à avoir fait revivre la politique antique, et soutient que le monde lui est redevable du renouveau de la raison en matière de gouvernement. Selon C. Bradley Thompson, Adams fut le seul des pères fondateurs américains à l’avoir lu attentivement plutôt que simplement invoqué, ce qui est le point d’aboutissement concret de la tradition que Pocock retrace de Florence, via Harrington, jusqu’à Philadelphie.

Antonio Gramsci écrivit sur lui dans une prison fasciste. Arrêté en 1926 comme député communiste, condamné en 1928, il remplit plus de trente cahiers avant sa mort en 1937. Le cahier 13, écrit entre 1932 et 1933, s’ouvre sur de brèves notes sur la politique de Machiavel. Gramsci lit Le Prince comme un mythe au sens de Georges Sorel, une création de fantaisie concrète agissant sur un peuple dispersé et brisé pour éveiller et organiser sa volonté collective, puis fait le geste pour lequel le cahier est resté célèbre. Le prince moderne ne peut pas être une personne. Il doit être un organisme, et cet organisme est le parti politique.

Huit ans plus tôt, en avril 1924, Mussolini avait publié sa propre lecture du même livre dans la revue Gerarchia, le qualifiant de manuel pour l’homme de gouvernement et en retenant qu’un peuple est une masse passive à gouverner sans sentiment. Dans un même pays, en une même décennie, les mêmes vingt-six chapitres servaient à la fois de caution à un régime et de manière de penser comment y mettre fin.

Leo Strauss refusa toute réhabilitation en 1958 et revint au verdict du seizième siècle, se disant enclin à l’opinion simple et démodée selon laquelle Machiavel fut un maître du mal, avant d’y consacrer un livre entier. La réponse d’Isaiah Berlin en 1972 est à peu près où en est aujourd’hui le débat : ce qui trouble les lecteurs n’est pas l’immoralité, mais la mise au jour de deux morales incompatibles, sans qu’aucune procédure ne soit offerte pour les hiérarchiser.

Le machiavélisme comme score de test en psychologie, et son rapport ténu à Machiavel

Qui tape ce mot aujourd’hui désigne plus probablement un trait de personnalité qu’un fonctionnaire florentin. Ce trait a une origine précise et traçable.

Richard Christie, psychologue social américain, commença dans les années 1950 à étudier comment les gens manipulateurs opèrent au sein des mouvements politiques. Avec Florence Geis, il bâtit un questionnaire autour de cette idée, et en 1970 les deux publièrent Studies in Machiavellianism, un recueil de trente-huit études organisées autour de lui. L’instrument central, le Mach-IV, comprend vingt énoncés notés sur une échelle d’accord-désaccord. Il devint la mesure standard du trait, et plus de cinquante ans plus tard, il l’est toujours.

La première chose à dire sur les vingt énoncés, c’est que Machiavel ne les a pas écrits. Christie et Geis les composèrent comme des phrases qu’ils jugeaient qu’il aurait pu produire, bien que Christie ait aussi décrit l’échelle comme dérivée des œuvres de Machiavel - lequel des deux récits est le bon reste lui-même discuté.

Certains sont reconnaissablement dans les parages. Ne jamais dire à personne la vraie raison pour laquelle on a fait quelque chose, à moins que ce ne soit utile. La meilleure façon de traiter les gens est de leur dire ce qu’ils veulent entendre. Plusieurs sont notés à l’envers, si bien que c’est le désaccord qui compte : La plupart des gens sont fondamentalement bons et gentils, Il n’y a aucune excuse à mentir à quelqu’un, La plupart des gens qui réussissent dans le monde mènent une vie propre et morale.

D’autres n’ont avec lui aucun rapport. Un item porte sur le point de savoir si P. T. Barnum, un bateleur américain du dix-neuvième siècle, avait tort de dire qu’il naît un gogo chaque minute. Un autre demande si les personnes atteintes de maladies incurables devraient pouvoir choisir une mort sans douleur, question qui touche à l’euthanasie et relève d’un tout autre débat, dans un tout autre siècle.

Un item est la transposition directe de quelque chose qu’il a écrit, celui sur le fait que les gens oublient plus facilement la mort d’un parent que la perte de leurs biens. C’est le chapitre 17, transformé en question de sondage. Un second s’en approche : l’item qui suppose que chacun a un fond vicieux qui ressort dès qu’on lui en donne l’occasion se tient très près des Discours I.3, où l’on dit à un fondateur de présupposer que tous les hommes sont mauvais et agiront en ce sens dès qu’ils en ont le champ libre. Le reste n’a de source traçable dans aucun des deux livres, et un examen par les pairs mené par Grace et Jackson en 2014 n’a trouvé qu’un lien, même ténu, à moins de la moitié des items. Dans le chapitre, ce n’est pas une observation sur la manière dont les êtres humains font leur deuil. C’est un conseil donné à un prince sur le genre de confiscations qui déclenchent des rébellions.

Christie savait que le nom était un handicap. Il expliqua dans les premières pages du livre que les étiquettes évidentes n’étaient pas disponibles, l’échelle M, l’échelle Ma et les autres étant déjà employées pour d’autres construits, et que le machiavélisme était le nom qui restait, commode. Il s’attendait aussi à ce que ce nom emprunté engendre une incompréhension publique, ce qui ne manqua pas d’arriver.

En 2002 Delroy Paulhus et Kevin Williams regroupèrent le Mach-IV avec des mesures de narcissisme subclinique et de psychopathie subclinique, et appelèrent l’ensemble la triade noire. Leur article tient en huit pages dans le Journal of Research in Personality. Il a été cité des milliers de fois et a engendré toute une industrie : versions courtes, formes à douze items, études en milieu de travail, études sur le leadership, études sur qui envoie quels messages sur les applications de rencontre.

Le problème se trouve en son centre. En 2017 Joshua Miller et ses collègues demandèrent, dans le Journal of Personality, si le machiavélisme et la psychopathie forment une distinction sans différence, et trouvèrent qu’un modèle à deux facteurs les confondant s’ajustait aux données aussi bien qu’un modèle à trois facteurs les distinguant. Le machiavélisme, tel que mesuré, ressemble empiriquement à la psychopathie. La différence théorique habituellement avancée, que ceux qui obtiennent un score élevé planifient tandis que les psychopathes sont impulsifs, ne se voit pas de façon fiable dans les scores. Une évaluation critique menée par le même groupe en 2019 a exposé le problème pour tout le champ. La psychométrie elle-même est contestée depuis aussi longtemps : les structures factorielles rapportées vont de trois à neuf facteurs selon l’échantillon, la cohérence interne est souvent faible, et une étude de 2019 dans PLoS ONE a dû moderniser la formulation de huit des vingt items avant de pouvoir les tester correctement.

Ce qui reste est un objet d’étude bien réel : un style interpersonnel cynique et manipulateur, que certaines personnes rapportent d’elles-mêmes sur un formulaire. Ce n’est pas une découverte sur l’homme dont le nom figure dessus.

Il obtiendrait d’ailleurs un score étrange. Il occupa un poste salarié quatorze ans et le perdit plutôt que de changer de camp. Il ne donna aucun nom sous six tours de corde. Il écrivit que la cruauté gratuite est une erreur, qu’un prince haï est déjà fini, et qu’un peuple est plus sage et plus constant qu’un prince. L’échelle décrit un tempérament : froid, planificateur, détaché des prétentions d’autrui. Les livres décrivent une situation, et ce qu’ils recommandent change avec elle. Une disposition permanente et un argument contingent sont deux objets différents, et un seul des deux porte son nom.

Par où commencer la lecture de Machiavel

La lettre d’abord. La lettre à Vettori du 10 décembre 1513 tient en quatre pages, figure dans toute édition collective de la correspondance, et en dit plus sur son auteur qu’aucune introduction. James Atkinson et David Sices ont réuni les lettres privées en anglais dans Machiavelli and His Friends (1996).

Puis Le Prince, une centaine de pages, tenant dans une soirée. Les choix en anglais sont stables. La traduction de Russell Price, avec l’introduction de Quentin Skinner, dans la série Cambridge Texts (1988), restitue le vocabulaire politique que les versions victoriennes avaient lissé. Celle de Harvey Mansfield (Chicago, deuxième édition 1998) est la plus littérale en anglais et rend systématiquement virtù par « vertu » par principe, ce qui la rend excellente pour l’étude et plus ardue comme première rencontre. Celle de George Bull chez Penguin (1961) se lit le plus aisément. La version de Marriott, de 1908, est tombée dans le domaine public et se lit librement en ligne, ce pourquoi elle fournit la plupart des citations de cet article.

Puis les Discours, que presque personne ne lit en entier et où se trouve l’autre Machiavel. Mansfield et Tarcov (Chicago, 1996) donnent le texte anglais de référence ; celui de Thomson, de 1883, est libre en ligne. L’essentiel de l’argument tient en I.1 à I.18, puis I.34, I.58, II.2, III.1 et III.6.

Puis La Mandragore, qui prouve qu’il trouvait les gens drôles plutôt que méprisables, et L’Art de la guerre dans la traduction de Christopher Lynch (Chicago, 2003) si la question militaire est ce qui intéresse.

Pour aller plus loin, le Machiavel : une très brève introduction de Skinner est le meilleur résumé, Le sourire de Machiavel de Viroli la meilleure biographie narrative, l’essai de Berlin la meilleure réflexion isolée sur le problème, Be Like the Fox de Benner l’énoncé le plus fort de la lecture ironique, et Pocock l’ouvrage où se retrace la tradition républicaine.

Un seul avertissement résume toute l’histoire de la réputation. Lire Le Prince seul, sans les Discours à proximité, c’est exactement ce que firent les lecteurs de Gentillet en 1576, et quatre siècles d’un homme qui n’a jamais existé en sont sortis.

Pourquoi il est à cette table

Parce qu’il est le seul conseiller à avoir travaillé dans un gouvernement, et cela s’entend dans tout ce qu’il dit.

Les autres raisonnent depuis un monastère, une grotte, un laboratoire, un cabinet, une cellule, une route. Machiavel raisonne depuis quatorze années passées à regarder des hommes décider sous pression, avec des informations incomplètes, dans des salles où les conséquences d’une erreur se comptaient en soldats morts. C’est le professionnel de la table, et les professionnels remarquent autre chose.

Sa fonction dans une discussion est la soustraction. Quand une question est posée à la salle et que les réponses commencent à s’ordonner autour de ce qu’une personne de bien devrait faire, Machiavel demande ce qui arrive ensuite - à qui, aux dépens de qui, et si celui qui recommande la voie noble a compris ce qu’elle coûte à ceux qui paieront. Ce n’est pas du cynisme. Le cynisme suppose le pire et cesse de penser ; lui suppose très peu et continue.

Il est aussi, à cette table, celui qu’a brisé la chose dont il est l’expert. Il a décrit comment fonctionne le pouvoir et fut détruit par un de ses tours ordinaires. C’est ce qui donne à sa position son poids particulier : ce n’est pas l’assurance d’un homme qui a gagné.

Autour de lui les objections viennent de partout. Marc Aurèle, qui détint réellement le pouvoir sur lequel Machiavel ne faisait que conseiller, passa ses nuits privées à écrire que la seule chose en son pouvoir était son propre caractère. Jésus, quatre places plus loin, est la source de l’éthique que Machiavel diagnostique dans les Discours comme une faiblesse politique. Diogène pense que tout l’appareil - États, princes, réputations - est un arrangement compliqué pour n’avoir pas à être honnête. Darwin reconnaîtrait la méthode aussitôt, puisque observer ce que font les organismes plutôt que ce qu’ils devraient faire est le même geste dans un autre champ, et serait sans doute le seul à la table à n’en être pas surpris.

Et l’accusation que Machiavel affronte à chaque épisode est celle que son nom porte depuis quatre cent cinquante ans : que décrire une chose avec exactitude est une façon de l’approuver.

Sa réponse est celle du chapitre quinze, et il n’en a jamais eu de meilleure. Il y a un écart entre la manière dont on vit et celle dont on devrait vivre. Les hommes qui comblent cet écart en feignant qu’il n’existe pas ne deviennent pas bons. Ils se ruinent, avec tous ceux qui comptaient sur eux.

Que ce soit de la sagesse ou l’excuse la plus sophistiquée jamais écrite, c’est là la querelle. Elle ne se tranchera pas ici, et c’est exactement pourquoi il a une place.

Les œuvres

  1. écrit en 1513, publié en 1532

    Le PrinceIl Principe

    Vingt-six brefs chapitres sur la manière dont un prince nouveau prend et garde un État. Écrit en quelques mois, en exil, comme une candidature à un emploi qui échoua. Mis à l’Index en 1559 et jamais épuisé depuis.

  2. v. 1513–1519, publié en 1531

    Discours sur la première décade de Tite-LiveDiscorsi sopra la prima deca di Tito Livio

    Trois livres, bien plus longs que Le Prince et bien moins lus. Une défense de la liberté républicaine menée à travers l’histoire romaine, et la raison pour laquelle la moitié des études tient l’autre livre pour l’anomalie.

  3. 1521

    L’Art de la guerreDell’arte della guerra

    La seule œuvre politique majeure publiée de son vivant. Un dialogue situé dans les jardins Rucellai, qui plaide pour une milice de citoyens contre les compagnies mercenaires - le programme pratique derrière les deux autres livres.

  4. v. 1518

    La MandragoreLa Mandragola

    Une comédie sur une séduction obtenue en manipulant un mari, une mère et un moine. Largement tenue pour la meilleure pièce de la Renaissance italienne, et la preuve la plus claire que son auteur trouvait drôle l’aveuglement volontaire.

  5. commandées en 1520, remises en 1525

    Histoires florentinesIstorie fiorentine

    Huit livres d’histoire florentine écrits sur commande du cardinal Médicis qui deviendrait Clément VII - l’homme dont la famille avait mis fin à sa carrière.

  6. 1513

    La lettre à Francesco VettoriLettera a Francesco Vettori, 10 dicembre 1513

    La lettre la plus célèbre de la littérature italienne. Une journée à la glu, des parties de cartes avec un meunier et un boucher, puis le soir au bureau en habit de cour. Elle contient aussi la première mention du Prince.

  7. v. 1503

    Description de la manière employée par le duc de Valentinois pour tuer Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo et d’autresDescrizione del modo tenuto dal duca Valentino nello ammazzare Vitellozzo Vitelli

    Un bref récit technique de l’étranglement des capitaines mutinés de César Borgia à Senigallia, écrit par le diplomate qui se trouvait dans la ville au moment des faits. Plat, professionnel, et entièrement sans commentaire sur la moralité de la chose.

  8. v. 1520

    Discours sur la réforme du gouvernement de FlorenceDiscursus florentinarum rerum post mortem iunioris Laurentii Medices

    Une proposition constitutionnelle rédigée à la demande du pape médicéen Léon X, disant à la famille qui possédait Florence qu’aucun arrangement ne lui survivrait hormis un Grand Conseil restauré. La meilleure pièce isolée du dossier sur ce qu’il voulait réellement.

Là où les réponses divergent

La même question, lue autrement par les places voisines.

  • Diogène de Sinope

    Si le masque peut être ôté

    Diogène traversait le marché une lampe à la main en cherchant un seul homme honnête, et fit de sa vie le refus de tout masque. Machiavel, qui regarda des hommes négocier pendant quatorze ans, tenait que le masque n’est pas une couverture posée sur la personne mais une bonne part de la façon dont cette personne fonctionne en public - et qu’un gouvernant sans masque est simplement un gouvernant que remplacera quelqu’un qui en a un. Entre eux se tient la question de savoir si l’intégrité est une vertu ou un luxe payé par ceux que l’État protège.

  • Friedrich Nietzsche

    Si l’homme fort est admirable

    Nietzsche lut Machiavel avec délectation et le revendiqua comme allié : le même air pur, le même mépris de la moralisation. Mais Nietzsche voulait que l’individu exceptionnel échappe au troupeau, tandis que Machiavel voulait qu’une république ordinaire survive au siècle. L’un est un prophète de l’autocréation ; l’autre un fonctionnaire qui pensait que l’autocréation était le nom que les tyrans donnaient à leurs appétits. Leur accord est réel et plus mince qu’il n’y paraît.

  • Jésus

    Si l’humilité est une force

    Les Discours II.2 constituent l’attaque politique la plus soutenue contre le christianisme écrite au seizième siècle, et son grief n’est pas que la religion soit fausse mais qu’elle fonctionne : elle honore l’humble et le contemplatif, elle enseigne aux hommes le courage dans la souffrance plutôt que dans l’action, et un monde formé ainsi est plus facile à la proie des méchants. Machiavel retire ensuite la moitié de son propos, en rejetant la faute sur les interprètes qui ont lu l’indolence dans la foi plutôt que dans la foi elle-même. Le siège à quatre places de là est la source de l’éthique ainsi diagnostiquée, et la querelle entre eux porte sur la question de savoir si une éthique doit être jugée à ce qu’elle fait à ceux qui la tiennent.

Sommaire

Que croyait vraiment Machiavel ?

Que les questions politiques se tranchent en regardant ce que les gens font et non ce qu’ils professent, et qu’un gouvernant qui agit comme la morale le prescrit dans un monde où personne d’autre ne le fait se détruira, avec tout ce qui dépend de lui. Il ne pensait pas que la cruauté fût bonne. Il pensait qu’elle était parfois l’option la moins coûteuse disponible, et que prétendre le contraire coûtait plus de vies que de l’admettre.

Machiavel était-il machiavélique ?

Au sens courant du mot, non. Il fut quatorze ans fonctionnaire républicain salarié, écrivit dans les Discours une longue et passionnée défense du gouvernement populaire, fut torturé plutôt que de changer de camp, et mourut pauvre. L’adjectif fut forgé par ses ennemis à la génération suivant sa mort, largement à partir d’un résumé français hostile plutôt que du livre.

Le Prince est-il une satire ?

Une lecture minoritaire, soutenue sérieusement depuis Rousseau et reprise par Erica Benner et d’autres, veut qu’il soit écrit dans un code que ses lecteurs florentins pouvaient entendre. L’avis majoritaire est qu’il est sincère et devait le faire employer. Le texte accueille les deux plus commodément que chaque camp ne l’admet, et c’est en partie pourquoi rien n’est tranché.

Quelle différence entre Le Prince et les Discours ?

Le Prince demande comment un homme prend et garde un État. Les Discours demandent comment un peuple libre se maintient libre, et répondent que le conflit entre les classes - non leur harmonie - a fait Rome libre et puissante. Les deux livres ont été écrits par la même personne sur des années qui se chevauchent, et les concilier est le problème central des études machiavéliennes.

Machiavel a-t-il écrit « la fin justifie les moyens » ?

Pas en ces termes. Le passage le plus proche se trouve aux Discours I.9, où il écrit qu’un fondateur doit être excusé par le résultat quand l’acte l’accuse - affirmation plus étroite, nuancée et spécifique sur la fondation d’un État, non une licence générale. Le slogan est un résumé écrit par d’autres.

Machiavel a-t-il dit qu’il valait mieux être craint qu’aimé ?

Il a dit qu’il vaudrait mieux être les deux, que les deux se combinent mal, et que s’il faut renoncer à l’un il est plus sûr de garder la crainte. La moitié du chapitre XVII qu’on retranche toujours dit que le prince doit néanmoins éviter d’être haï, et que la haine s’attire en prenant les biens et les femmes plutôt qu’en tuant. La crainte sans la haine est la prescription véritable.

César Borgia fut-il le modèle du Prince ?

Le chapitre VII offre ses actions comme l’exemple qu’un prince nouveau doit étudier, et Machiavel l’avait observé de près en 1502 et 1503. Borgia avait aussi tout perdu et était mort dans une escarmouche en Navarre en 1507, six ans avant l’écriture du livre. La leçon tirée n’est pas qu’il a gagné, mais qu’il fit tout correctement et fut néanmoins détruit par une fièvre.

Qu’est-ce que le machiavélisme en psychologie ?

Un trait de personnalité mesuré par le Mach-IV, une échelle à vingt items publiée par Richard Christie et Florence Geis en 1970, puis intégrée à la triade noire aux côtés du narcissisme et de la psychopathie. Les items furent écrits par les chercheurs comme des énoncés qu’ils jugeaient que Machiavel aurait pu produire ; un seul se rapproche vraiment de quelque chose dans ses livres. Christie choisit ce nom parce que les autres étaient déjà pris.

Machiavel était-il religieux ?

Il fut baptisé, marié à l’église, reçut les derniers sacrements et repose à Santa Croce, et il écrivit l’attaque politique la plus acérée contre le christianisme de son siècle. Les Discours II.2 soutiennent qu’une religion qui honore l’humilité et l’endurance a laissé le monde plus facile à la proie des méchants, avant d’en rejeter la faute sur les interprètes plutôt que sur la foi. Ce qu’il croyait en privé reste discuté.

Par où un lecteur devrait-il commencer avec Machiavel ?

Par la lettre à Francesco Vettori du 10 décembre 1513, qui tient en quatre pages et explique l’homme. Puis Le Prince, assez court pour une soirée. Puis les parties des Discours qui comptent le plus : I.1 à I.18, I.58, II.2, III.1 et III.6. Lire Le Prince seul est précisément ce qui a bâti la réputation, à l’origine.

Sources et lectures

  • Machiavel, NicolasLe Prince1532Cité d’après l’édition Cambridge Texts, trad. Russell Price, éd. Quentin Skinner (1988), qui restitue le vocabulaire politique italien que les traductions du XIXe siècle avaient lissé.
  • Machiavel, NicolasDiscours sur la première décade de Tite-Live1531
  • Skinner, QuentinMachiavel : une très brève introduction1981Le récit bref de référence, et l’énoncé le plus clair de la thèse selon laquelle les deux livres partagent un seul projet.
  • Berlin, IsaiahL’originalité de Machiavel1972L’essai qui a reformulé le problème : non que Machiavel fût immoral, mais qu’il a exposé deux morales incompatibles et refusé de les hiérarchiser.
  • Pocock, J. G. A.Le moment machiavélien1975
  • de Grazia, SebastianMachiavelli in Hell1989Prix Pulitzer. Le traitement le plus complet de sa pensée religieuse, d’ordinaire supposée plutôt que lue.
  • Viroli, MaurizioLe sourire de Machiavel1998
  • Benner, EricaBe Like the Fox: Machiavelli’s Lifelong Quest for Freedom2017
  • Skinner, QuentinThe Foundations of Modern Political Thought, vol. 1: The Renaissance1978
  • Najemy, John M.Between Friends: Discourses of Power and Desire in the Machiavelli–Vettori Letters1993
  • Machiavel, NicolasLe Prince, trad. W. K. Marriott1908Le texte anglais du domaine public qui fournit la plupart des citations reprises ici, afin qu’elles puissent être vérifiées à une source librement accessible. Deux citations sont antérieures à cette édition et proviennent d’autres traductions : le chapitre XV et la lettre à Vettori.
  • Machiavel, NicolasDiscours sur la première décade de Tite-Live, trad. Ninian Hill Thomson1883Les Discours anglais du domaine public. Le rendu de I.9 par « cela excusera toujours les moyens » fournit à l’italien un objet qu’il n’a pas, et explique en partie comment le slogan s’est attaché à lui.
  • Machiavel, NicolasArt of War, trad. Christopher Lynch2003
  • Atkinson, James B. et Sices, David (éd.)Machiavelli and His Friends: Their Personal Correspondence1996Les lettres privées en anglais, dont celle du 10 décembre 1513 et la lettre à Vettori du 16 avril 1527.
  • OvideHéroïdes II.85Exitus acta probat, le résultat prouve les actes. La maxime précède Machiavel de quinze siècles et appartient à une lettre en vers de Phyllis à Démophon.
  • Speake, Jennifer (éd.)The Oxford Dictionary of Proverbs, entrée « the end justifies the means »Situe le premier usage anglais attesté en 1583 et note que le dicton est proverbial depuis l’Antiquité plutôt que machiavélien.
  • Bacon, FrancisThe Advancement of Learning1605Livre II. « Aussi sommes-nous fort redevables à Machiavel et à d’autres, qui écrivent ce que les hommes font, et non ce qu’ils devraient faire. »
  • Spinoza, Benedict deTraité politique, chapitre V.7, trad. R. H. M. Elwes1677Lit Le Prince comme un avertissement adressé aux peuples libres plutôt qu’un manuel pour princes, au motif que son auteur « était favorable à la liberté ».
  • Rousseau, Jean-JacquesDu contrat social, livre III, chapitre 6, trad. G. D. H. Cole1762La lecture républicaine, avec la note qui qualifie César Borgia de héros détestable dont le choix trahit le dessein caché de l’auteur.
  • Hume, David« De la liberté civile », dans Essays, Moral, Political, and Literary1741Le verdict dissident : un grand génie dont l’expérience postérieure a réfuté les maximes.
  • Frédéric II de PrusseAnti-Machiavel1740Écrit en 1739, édité et publié par Voltaire en septembre 1740. Frédéric envahit la Silésie en décembre de la même année.
  • Thompson, C. Bradley« John Adams’s Machiavellian Moment »1995Documente l’éloge que fait Adams de Machiavel comme le premier à avoir fait revivre la politique antique, et la dette qu’envers lui contracte la Defence of the Constitutions.
  • Gramsci, AntonioCahiers de prison, trad. Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith1971Cahier 13, écrit en prison en 1932 et 1933, lit Le Prince comme un mythe sorélien et identifie le prince moderne au parti politique.
  • Strauss, LeoThoughts on Machiavelli1958La lecture du maître du mal, énoncée dès les premières pages et défendue quatre cents pages durant.
  • McCormick, John P.Machiavellian Democracy2011La lecture plébéienne : des institutions propres à une classe, bâties pour tenir les riches sous surveillance.
  • Christie, Richard et Geis, Florence L.Studies in Machiavellianism1970Où fut publié le Mach-IV. Le premier chapitre explique que le nom fut choisi en partie parce que les alternatives évidentes étaient déjà prises.
  • Paulhus, Delroy L. et Williams, Kevin M.« The Dark Triad of personality: Narcissism, Machiavellianism, and psychopathy »2002
  • Miller, J. D., Hyatt, C. S., Maples-Keller, J. L., Carter, N. T. et Lynam, D. R.« Psychopathy and Machiavellianism: A Distinction Without a Difference? »2017Les modèles à deux et à trois facteurs s’ajustent aussi bien l’un que l’autre aux données, ce qui est le problème central du construit.
  • Miller, J. D., Vize, C., Crowe, M. L. et Lynam, D. R.« A Critical Appraisal of the Dark-Triad Literature and Suggestions for Moving Forward »2019
  • Miller, B. K., Nicols, K. et Konopaske, R.« Measurement invariance tests of revisions to archaically worded items in the Mach IV scale »2019Sur la formulation datée de l’échelle et l’instabilité de sa structure factorielle.
  • Nederman, Cary‘Niccolò Machiavelli’, Stanford Encyclopedia of PhilosophyLe panorama de référence des positions interprétatives, y compris la question républicaine.

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